• Portrait

7ème art et premier essai

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Derrière les vidéoprojecteurs de l’Alhambra, William Benedetto, véritable apôtre du cinéma d’art et essai, tente de convertir les plus jeunes, au cœur des quartiers nord de Marseille.

Une salle obscure, des dizaines d’inconnus, un mutisme obligatoire, et pourtant, pour lui, il s’agit de partage. Adossé à sa chaise, les manches de son pull bleu marine retroussées découvrent ses bras qu’il agite avec emphase au rythme de ses mots. William Benedetto, infatigable, s’épanche sur sa notion du cinéma, cet art dont il est tombé amoureux à la fin de sa jeunesse. 

Difficile de croire que ce moulin à paroles, empreint d’enthousiasme, trouve son eldorado dans un lieu sacré où le silence s’impose. Pourtant, il dirige l’Alhambra, institution d’art et essai du seizième arrondissement de Marseille et seul cinéma des quartiers nord de la ville : « Je suis un peu comme un curé dans une paroisse. Mon cinéma, c'est mon église ».

 

Attaché au passé, sans être dépassé

 

Homme de tradition, il conserve l’essence de l’Alhambra en arrivant à sa tête en 2014 : une seule salle, pas de pub, pas de pop-corn et une façade art nouveau datant du siècle dernier, presque désuète, selon ses dires mais « une des plus belles façades de cinéma, peut-être, au monde ».  Le charme de son antre, c’est son âge. Tenu par le passé, il l’assume. Il ne voulait d’ailleurs pas revoir son premier amour : 37°2 le matin, de Jean-Jacques Beineix, par peur d’être déçu. 

« Quand on va au cinéma, on accepte d'être manipulé »

Pour lui : « Quand on va au cinéma, on accepte d'être manipulé », et si la manipulation fonctionne une fois, le doute que cela ne soit sémelfactif suffit à lui faire craindre un second visionnage. 

Attaché au cinéma classique mais loin d’être dépassé, l’homme de 53 ans rejette viscéralement l’élitisme cinéphile. Il raconte ce petit univers fermé du cinéma de niche, celui qui ne jure que par les films d’auteur et exècre les blockbusters. Il se distingue du microcosme de l’art et essai, l’impression de ne pas être dans le même monde qu’eux, de ne pas percevoir les films de la même façon. 

 

Il raconte : « Je suis très bon public. Je peux apprécier un film hongrois de trois heures, en dix plans-séquences, en noir et blanc, quasiment sans parole. Et aller un samedi, à Plan de campagne, voir Fast & Furious 12 ». Bien que fervent admirateur de Chaplin et de films classiques, la modernité ne l’effraie pas, elle l’anime : « Pour moi, le cinéma, c'est tout ça. Pour moi, c'est ça qui définit l’art et essai, c'est la notion de diversité. ». Cette diversité sera son engagement. 

 

Sa passion pour le septième art, il l’a d’ailleurs construite par rejet du théâtre que son père, André Benedetto, fondateur du festival d’Avignon, chérissait. Originaire d’un petit village du Gard au cœur des vignes, il grandit bercé par la culture. Sa mère, Frances Ashley Cooper est issue de la noblesse anglaise. Malgré ses origines bourgeoises, il s’intègre parfaitement dans le village, le foot, les copains : « À tel point qu'à dix-huit ans, j'avais un accent, un truc monumental ». Deux versants d’une enfance qui le rendent polyvalent. Un caméléon capable de passer du PMU des quartiers nord, aux grands festivals de cinéma. Pour William Benedetto, la richesse, c’est la différence. 


 

Une volonté de transmettre

 

Profondément humaniste, il s’attache à démocratiser l’art et essai, chez la jeunesse marseillaise, entre autres. Chaque année, huit à dix mille enfants font leurs premiers pas dans le cinéma, à l’Alhambra, un engagement qui va au-delà du politique selon son directeur : « Mon engagement, c'est de faire en sorte que je permette à un maximum d'enfants et de jeunes de découvrir des choses, peut-être de se découvrir. 

 

Pour moi, c'est une forme d'engagement parce qu'au delà du cinéma, c'est aussi la possibilité de faire que ces enfants, ils aient quand même des moments où ils sortent un peu de leur réel, de leur quotidien ». Au fond, il veut être un passeur. Déterminé à convertir les moins sensibles, il aimerait plus de reconnaissance pour les gens qui, comme lui, s’acharnent à transmettre leur passion aux néophytes de l’art : « Si aujourd'hui, on veut faire un peu bouger les lignes, ça passera par des gens. Souvent, ces anonymes, ces enseignants sont ceux qui sont décisifs dans certains parcours. »

 

 Baskets aux pieds, attitude décontractée, l’accent chantant, il le reconnaît : certains des films projetés dans sa salle ne sont pas terribles, car l’art et essai, c’est aussi donner sa chance à des projets moins aboutis. À l’Alhambra, la diversité transcende les âges, les origines et la qualité des œuvres. 

 

Une passion portée à bout de bras 


 

Derrière son entrain et ses tirades, une modestie quand les questions se tournent vers lui-même : « Ah, moi ? Oh pauvre ! ». Si le cinéma « vient sur ce qui est indicible » alors son rôle d’apôtre lui permet aussi de parler de lui, de transmettre de lui, une passion, ineffable, qui s’étiole et s’efface derrière son travail. À force de trop partager, il s’essouffle : « Il y a un moment donné où on ne peut plus supporter de voir des films (…) C’est peut être moins avec le cinéma que je partage des moments maintenant.» 

 

Et puis, ses intimes convictions portées avec ferveur sont, elles aussi, friables. Il s’interroge : « Comment on garde un désir de faire ce qu'on fait, d'être animé par une croyance ?  Parce qu'il y a des moments où on n'y croit plus. Il y a des moments, dans ces quartiers-là, la désespérance peut guetter. » Assommé d’incertitudes face à l’état des choses, le directeur de l’Alhambra se remet en question. Fait-il le poids ? Le cinéma chez ces ados marseillais biberonnés à Snachat et TikTok, qu’est-ce que ça signifie encore ? Une goutte d’eau dans une marée noire pour une jeunesse défavorisée bercée par les récits glorifiant la criminalité locale. Malgré les doutes, il continue de croire, qu’un petit caillou dans la chaussure puisse faire évoluer les choses, qu’une séance à l'Alhambra, puisse susciter des vocations. 

 

Théa ACHTERFELD