À l’approche de Noël, le cabaret marseillais se réinvente. En l'espace de quelques heures, l'Étoile Bleue devient enfant-compatible, immersion dans les coulisses de cette métamorphose.
Cris, rires, applaudissements, une explosion de joie naïve résonne dans le velours de la salle de spectacle de l’Étoile bleue. Les enfants émerveillés gesticulent en saluant les artistes sur scène, un sourire béat sur le visage. En coulisses, les premiers danseurs arrivent déjà, épuisés par leur prestation mais soulagés de sa réussite globale. « Y’a eu des problèmes de noirs, on a vu des changements de costumes qu’on aurait pas dû voir, certaines musiques mettaient trop de temps à se lancer » révèle Anouk, soucieuse. Loin de gâcher la fête, ces maigres défauts sont passés inaperçus aux yeux du public.
Samedi, neuf heures, H-6 avant un déferlement d’enfants surexcités dans le théâtre du cinquième arrondissement de Marseille. Les minots et leurs parents sont attendus à 15h dans l’océan bleu nuit de la salle de spectacle. Niché au coeur du quartier de la Timone, entre les tags et les bâtiments aux façades défraîchies des années soixante dix : le cabaret de l’Étoile Bleue. À l’intérieur, s’ouvre un univers scintillant fait d’étoiles, de strass, et de boules à facettes. La matinée a bien commencé, et les répétitions pour monter le nouveau spectacle de la troupe aussi. « Quatre heures » c’est le temps qu’il faut pour monter un spectacle comme celui-là, balaye Manoah, le directeur artistique. Quatre heures pour imaginer chorégraphies, mise en scène, histoire et costumes.
Sur les murs de l’étroit couloir reliant la billetterie à la salle de spectacle, les portraits des stars du cabaret se succèdent : danseurs, chanteurs et metteur en scène posent fièrement en tenue pailletée, leur image cernée de cadres dorés. La tapisserie art déco s’étend jusqu’aux portes battantes menant à l’estrade. Une chanson enfantine de comédie musicale bat dans les enceintes, et fait vibrer les murs. Des chaises roses pâles s’alignent méthodiquement devant la scène. De lourds rideaux en velours rose et bleu tombent sur les murs, au sol, de la moquette bleue nuit, elle aussi, l’impression d’être dans une boite à musique, où chaque pas est amorti par la douceur feutrée du décor.
« J’ai choisi le bleu parce que c’est la couleur de Marseille. »
Dans ce déluge de bleu, il est tentant de penser à Michou, père fondateur du cabaret transformiste surnommé « Le prince bleu de Montmartre ». Ce n’est pourtant pas la regrettée vedette qui a inspiré Manoah pour la décoration : « J’ai choisi le bleu parce que c’est la couleur de Marseille. Et puis le bleu est beaucoup utilisé en cabaret aussi parce que c’est la couleur de la nuit, ça symbolise la fête »
Sur scène, Manoah, dirige ses deux danseuses Jade et Domenica. Une chanson des Kids United retentit dans les hauts parleurs. Anouk, la chanteuse du groupe, star de la comédie musicale de cet après-midi entonne les fins de phrases en mimant la chorégraphie. Les musiques se succèdent, parfois coupées à la moitié, les pas de danse se répètent. Certaines scènes sont à demi jouées pour enchainer plus rapidement sur les suivantes. On répète sans relâche les points clés de la pièce. On donne à la volée les instructions au régisseur : les noirs, les rideaux : ouverts, puis fermés, l’enchainement de musique, les bruitages.
L’histoire est simple mais prenante. Le père noël a disparu la veille de noël, il faut impérativement le retrouver au risque de voir la fête se muer en catastrophe. Malyssia et ses 3 lutins enchaînent les tableaux au gré de leur périple en quête de l’homme à la barbe blanche : le Roi Lion dans la savane, la Reine des Neiges au Pôle Nord, les bêtises dans la fabrique à jouet, le tout avec l’aide précieuse des enfants dans le public. Le spectacle interactif invite au chant et à la danse dans un monde féérique et burlesque.
Les artistes se taquinent et rient de la naïveté de leurs répliques au détour d’une pause cigarette dans l’arrière-cour du théâtre. L’ambiance est amicale, familiale. Opéra, danse contemporaine, modern jazz ou art du cirque, les artistes sont de tous horizons. Leur polyvalence est un atout. De la flexibilité, il en faudra.
L’amour du spectacle, pour petits et grands
En cette période de fête, les corps sont épuisés mais l’ambiance est bon enfant. Dome, jeune danseuse originaire de Naples à l’accent chantant a rejoint la troupe il y a trois ans : « j’ai mal au genou, je suis un peu blessée, ça fait du bien de faire un spectacle pour enfant, c’est moins exigeant. ». Cet après-midi, la danseuse profite d’un souffle de répit. Les chorégraphies sont moins difficiles.
Pourtant, les muscles, les tendons et les articulations sont meurtris, signe des rudes journées de répétition : « Disco Bleue [le spectacle du soir] est une revue très physique pour mes danseuses et mes danseurs. » glisse Manoah. Il l’admet « Ce mois de décembre on est très chargé, on est presque toujours plein, c’est le moment où je fais une grande partie de mon chiffre d’affaires de l’année ».
Le mois est long mais il faut s’accrocher car « un cabaret c’est comme toutes les entreprises au delà de la dimension artistique, y’a celle économique, il faut le faire tourner ». Cela fait longtemps que la frontière entre sa vie privée et professionnelle s’est effacée : « Je travaille 70 heures/semaine ». Par amour du spectacle, son mari, co-directeur et lui sacrifient l’intime, le personnel.
Sa vision du cabaret, c’est l’audace : « C’est aussi cela le cabaret, ne répondre à aucun code, visiter plusieurs registres les faire dialoguer entre eux. ». Pour cela, il ne s’interdit rien : « J’emmène tout ce qui peut exister d’art : du classique, du contemporain, des trucs traditionnels : je veux que les gens voient des choses auxquelles ils ne s’attendent pas ». C’est donc tout naturellement qu’il relève le défi de monter un spectacle pour enfant, à une journée de la représentation. Puisque la diversité des genres résonne avec celle du public, il ose tout, accepte tout.
« Je joue de tout, je fais feu de tout bois, je m’autorise tout »
Pour lui, la scène s’apprécie à tout âge, tant que la surprise est au rendez-vous. « Je joue de tout, je fais feu de tout bois, je m’autorise tout » martèle-t-il. Sa perception du spectacle est contagieuse, tout comme son engouement. Aujourd’hui, c’est la première fois que l’Étoile bleue se produit pour des enfants. Ce show à la demande du CSE de l’entreprise CMA CGM, Manoah le pense en express, mais hors de question de l’improviser au détriment de la qualité. Alors, il s’active, dans un tourbillon de plumes et de costumes, à transformer le sexy en innocent, à muer le glamour en puéril.
Exit les talons aiguilles et les body échancrés, et bonjour les mascottes encombrantes et les robes de princesses Disney. Pour se faire, direction les loges, sous la scène. Le plafond bas pèse sur les têtes, les coiffeuses se succèdent éclairées par des spots à la lumière agressive. Des portants débordent de vêtements, de costumes et d’accessoires. Au sein de ce capharnaüm affriolant, les danseuses et les danseurs se confondent en essayage : « le corset, ça fait trop pour des enfants ? », « passe moi la vodka, mon costume pue ». Dome s’asperge d’alcool à l’aide d’un pulvérisateur, technique bien connue du monde du spectacle pour neutraliser les effluves fétides. Face au miroir, elle se contemple, flottant dans son costume d’ours en peluche. Délaissé depuis des années, l’odeur du déguisement traduit son abandon. Les têtes de mascotte, achetées en catastrophe, à la qualité médiocre, questionnent Manoah : « Non mais sinon on les vire ? Je déteste ça, les trucs qui font cheap ».
Malgré tout, pour les quelques tableaux qui s’y prêtent, sous les robes courtes : les éternels collants résilles demeurent, même pour les petits : « c’est pour galber son corps » intime Jade. Depuis leurs chaises, ils ne les verront pas. Le spectacle est édulcoré mais l’esprit cabaret persiste, à l’instar des fards à paupière bleus, rose, pailletés et des faux cils qui restent, eux aussi, signatures sulfureuses de l’Étoile Bleue.
À quelques minutes du lever de rideau, l’effervescence redouble. Le bourdonnement du public se mêle aux questions de dernière minute et aux exercices de chants. Les aller-retours se multiplient entre les loges et la salle de spectacle. Les mains deviennent moites, les regards anxieux. Les derniers étirements se terminent à la hâte. À l’entrée, les retardataires se précipitent sur les chaises vacantes, au fond de la salle, soucieux de manquer le début du spectacle. Soudain, la voix d’Anouck : « Mesdames et Messieurs nous allons commencer, merci de regagner vos places »
La lumière s’éteint, le rideau s’ouvre et la magie opère, pour des enfants, la tête dans les étoiles et des parents, sur un nuage.
Théa ACHTERFELD