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Hip Hop en langue des signes, l’expression universelle
« Le jambon est caché dans la classe ». Neela mime en langue des signes cette phrase sans aucun sens. Pour le dire, elle frotte sa jambe, croise ses bras puis picore sa main gauche avec sa main droite. Une gestuelle qui ne paie pas de mine mais une fois sur le tempo rapide de la musique, ajouté à du rythme dans les pieds, une chorégraphie élaborée émerge.
Le studio de danse S.W.A.G a mis en place un cours de Hip Hop en langue des signes. Les danseurs s’inspirent du dialecte pour guider chaque pas.
Persister et signer
Avant que l’enceinte ne fasse trembler les murs de l’établissement situé sur le vieux port, les élèves arrivent un par un à 20h30. La nuit est tombée. Rentrer dans l’immeuble ressemble à un retour chez soi après une journée de travail.
Le dédale d’appartements dans le bâtiment ne laisse pas suggérer qu’un cours de danse puisse y avoir lieu. Neela, co-gérante, décrit l’endroit comme « un lieu safe et cool avec des profs de plein d'endroits du monde, qui vise à l’inclusion. Il y a des cours avec des réfugiés et des minorités ».
En poussant la porte, on tombe sur une salle qui semble sortie d’un coin cosy de café : lumière douce, canapés en cuir années 30, plantes en pagaille. Le silence feutré cède vite la place aux conversations et aux éclats de rire. Ici, on se découvre, on se parle, on se reconnait. Le café est participatif : chacun fait sa vaisselle, chacun contribue.
La langue des signes, omniprésente, s’inscrit dans ce désir d’inclusion. Pierre Zeltner-Reig, cheveux longs cachés sous un bonnet vert, sneakers aux pieds et pull en laine streetwear, y enseigne avec l’envie de transmettre, geste après geste, un langage qui rapproche.
Une musique douce est lancée. Il est temps pour les élèves de se rendre dans la grande salle. Le parquet de danse luisant oblige à se mettre en chaussettes. Un grand miroir remplace l’un des murs et des barres font le tour de la pièce, comme si l’on s’apprêtait à pratiquer la danse classique.
Neela, co-gérante de SWAG Studio
Voir son propre reflet pourrait impressionner certains. L’une des participantes, Louise, ne le voit pas de cet œil : « Moi, je l’utilise comme un panneau de signalétique. Je me dis que là, je peux faire tel mouvement vers la droite. Est-ce que si j'avais été face au mur, j'aurais compris que je peux aller dans ce sens ? ».
Un signe du destin
L’échauffement calme s’installe. Allongées au sol, les élèves s’étirent. Puis la musique change : le remix d’Ocean Eyes de Billie Eilish impose son tempo, et le jeu commence. Signer « quoi ? combien ? où ? qui ? pourquoi ? » en rythme devient un ballet collectif.
En symbiose, chacune coordonne ses gestes. Pour « quoi », elles retournent les mains, « combien » se compte sur les doigts, « où » prend des airs italiens caricaturaux, « qui » se mime comme un téléphone qui bouge de gauche à droite, et la chorégraphie s’achève sur l’index qui se lève deux fois de la tempe pour « pourquoi ».
J’ai l’impression d’aller dix fois chez le psy en une demi-heure.
Pierre Zeltner-Reig a inventé cette danse gestuelle pour favoriser l’inclusion. Huit semaines de formation à Bordeaux lui ont permis de maîtriser la langue des signes. La danse, dit-il, ouvre une voie d’expression unique. Pour Neela, responsable du studio Swag, elle joue même un rôle thérapeutique : « J’ai l’impression d’aller dix fois chez le psy en une demi-heure. Surtout avec des danses comme le Krump. »
Le chant du signe
Apprendre une nouvelle langue n’est pas chose aisée. Quand on l’interroge sur la signification d’un signe, Hajara s’attrape le nez et le jette en arrière pour dire « Je m’en fou », seul geste qu’elle a parfaitement retenu. C’est dans cet air d’amusement que se déroulent les cours.
À chaque passage individuel, les encouragements et les applaudissements résonnent dans la grande salle vide, créant un climat rassurant. Un environnement qui correspond parfaitement à la jeune femme : « Je sais qu’on est tous là pour la même raison. Dans d’autres contextes, avec des danseurs pros et leur ego, je ne pourrais jamais lâcher prise. Ici, je peux juste écouter la musique et vibrer. »
Hajara a découvert le cours à la journée porte ouverte du studio. Elle vient y rechercher une envie de s’ouvrir aux autres : « Je suis dans une dynamique où j’aime la danse, et je voulais faire quelque chose d’atypique. J’aime bien le côté sensibilisation à d’autres publics, je communique par la danse et je me disais que c’était une façon supplémentaire de communiquer aux personnes malentendantes. »
La jeune femme a même décidé d’en faire son principal atout lors de l’élection de Miss Cagole pour laquelle elle a préparé une chorégraphie en langue des signes. Par ce cours, elle veut casser les codes : « C'est mon émancipation de la société qui veut qu'on soit d’une certaine manière le jour. La nuit, je danse. »
Les bavardages s’arrêtent quand la musique repart. Les pas claquent sur le parquet. Les plantes tremblent quand toutes se mettent à danser. Dans un battle de danse, une seule règle imposée : rester au sol. Rebonds avec les genoux, glissade sur le côté. Pour le coach Pierre Zeltner-Reig, c’est la beauté de la danse urbaine : « C’est pour ça que j’aime le breakdance, tu as quatre appuis au sol. Tu peux aller chercher dans ton dos, tu essaies d’exploiter tout l’espace ».
Chacune improvise à la sueur de son front. Le téléphone posé au sol vient filmer et documenter leur danse. « Comment ça ne va pas percer ça sur Tik Tok » en rigole Neela. Pour une élève, ‘’Kicks’’, c’est quelque chose qui ne la met pas à l’aise. Si elle est là aujourd’hui, c’est pour sa mère : « Ma maman perd en audition et j’avais envie de ne pas perdre ce lien. Ça me permet aussi de me défouler, de lâcher mes émotions. »
Un signe de fatigue
Le professeur appuie sur play et plusieurs musiques se lancent en même temps. Faux départ. « Et 5 – 6 - 7 et 8 ! » lance Pierre. Malgré la catégorisation « débutant », le niveau est élevé. Louise a du mal à compter les temps mais son bagage en danse l’avantage. Elle chorégraphie son premier projet cette année et le Hip Hop en langues des signes lui a ouvert une autre perspective : « J’ai fait de la danse contemporaine, et c’est des masturbés du cerveau. Ils aiment trop les trucs poétiques. Dans les danses urbaines, tu retrouves une énergie qui est assez authentique. »
Le Swag studio prône l’inclusion et le progrès, en démontre les protections hygiéniques en libre-service dans les toilettes. Tout type de profil s’y retrouve. Louise hésitait à rejoindre le groupe : « J’avais l’impression d’être une imposteure. Je suis une petite blanche qui vient d’une classe moyenne, qui a fait de la danse classique. » Pourtant le Hip Hop se démocratise, ce qui amuse Neela : « Tu peux boire du matcha et faire du hip-hop, ma star. Ce n’est pas un problème. »
La musique est de nouveau arrêtée. Chaque élève doit réfléchir à la chorégraphie d’un pas de danse en huit temps. Pierre Zeltner-Reig s’arrête sur chaque participante pour les conseiller. « Détachez-vous du miroir, ça rend votre danse trop linéaire, regardez-les autres » argue-t-il. Il a rejoint le projet pour promouvoir la langue des signes, comme il le fait dans sa vie de tous les jours. Il agit dans des centres pour « permettre à tout le monde de comprendre que n’importe qui mérite d’être écouté. Mais aussi de s’exprimer, par la danse notamment ».
Le studio de danse est l’un des rares sur Marseille. Ce qui oblige le collectif Swag à louer la salle. Pour amortir les coûts, la participation à un cours coûte 15€. « Je vais vendre un rein à 120 000€ vu ce qu’ils me ponctionnent pour participer au cours » s’amuse Hajara. Bien qu’elles en rigolent, elles reviennent chaque semaine. La chanson Dilemma de Nelly est lancée et une ambiance RNB lente embaume la salle.
Chacune danse et, lentement, le cours touche à sa fin. Les conversations ne s’arrêtent plus à la sortie alors que les clés sont rangées dans un locker Airbnb. La bienveillance et les conseils continuent de fuser. Dans le studio, les silences trouvent leur voix. Les signes deviennent des poèmes en mouvement, chacun trouve sa place dans une chorégraphie rendue universelle.
Thomas Vandamme