• Reportage

Quand les marionnettes font leur cinéma à l’Estaque

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Le cinéma l’Alhambra dans le quartier de l’Estaque organise des ateliers  Stop motion à destination des enfants. Après la projection du film Sauvages de Claude Barras, petits et grands ont appris à donner vie aux marionnettes à l’écran. 

Les enfants ont tiré les ficelles. Dans le cinéma vieux de 35 ans, les couleurs débordent sur les murs. Le bleu, le rouge, le jaune, ne montrent qu’une chose : l’envie de divertir de cette institution indépendante. Près d’une quarantaine d’enfants patientent dans le hall. Avec le centre de loisir ou en famille, ils sont venus voir le film d’animation Sauvages suivi d’un atelier d’initiation à la stop motion. L’animatrice Violaine Pasquet aime franciser le mot en « marionnette animée ». Le « stop motion » est une technique d'animation qui assemble plusieurs photos de marionnettes pour créer l'illusion de mouvement. En enchaînant ces images, on obtient une séquence animée.

 

Tirer les ficelles des émotions

Dans la salle obscure, les petits sont concentrés sur l’écran. La première image, une phrase, donne le ton : « La terre ne nous appartient pas, nous l’empruntons à nos enfants. » Le film de Claude Barras dénonce déforestation et appropriation culturelle. Il le fait par le rire, avec cet aborigène dont la sonnerie de téléphone est The Eye of the Tiger. Par les pleurs, avec cette maman orang-outan abattue dès les premières minutes, laissant son bébé à une adolescente, Kéria. À la fin du film, les applaudissements pleuvent. L’une des mamans, Élise Menne s’émeut : « Il m'a beaucoup touché ce film. Il est quand même assez dur mais prône le retour aux sources, l’importance des cultures et la lutte contre le modernisme ». 

Ce qu'on aime, c'est la maladresse, la présence humaine dans les marionnettes.

Le réalisateur n’a pas souhaité faire la morale mais le film transmet des leçons. Léna, 14 ans, souhaite changer : « l’écologie ça nous touche tous et c’est vrai que je suis comme Kéria. Je suis un peu trop sur mon téléphone. » Pour aboutir à ces cris, ces rires et ces pleurs dans les salles, Claude Barras a mis dix ans à composer son film. 

 

L'humain derrière

Au début de l’atelier, l’animatrice Violaine Pasquet, révèle les secrets de la stop motion : « Ce qu'on aime, c'est la maladresse, la présence humaine dans les marionnettes. » La maladresse est bien présente quand les enfants animent la marionnette grenouille. À tour de rôle, ils bougent les membres et prennent une photo à chaque mouvement. Violaine explique que le secret réside dans le mimétisme.

On imite les mouvements en personne tel un acteur. On les reproduit ensuite en y ajoutant une intention. 

Une marionnette assise sur une chaise dans un décor miniature

Une marionnette dans son décor miniature. PHOTO T.V

Violaine explique que les mouvements du corps doivent montrer une émotion : « L’avantage de la méthode, c’est d’être fidèle dans les messages que l’on veut transmettre.»

Elle le rapproche au film : "Je trouve plus impactant de voir dans un métrage le petit orang-outan apeuré qui tente de s’enfuir que si c’était en animation traditionnelle. » 

Une marionnette avec une trompette dans un cube

La marionnette tient sa trompette. PHOTO T.V

La cinéaste s’est lancée en autodidacte dans le métier et anime des activités faites pour les enfants : « C'est important pour moi d'expliquer aux petits, de leur transmettre l’envie. C'est une industrie qui est trop lourde, un peu déconnectée. Je sers de lien. » 

 

Au bout du fil, la sensibilisation

Le cinéma organise ces activités pour sensibiliser à l’art. Amelie Lefoulon, directrice adjointe, s’extasie : « On sensibilise à la difficulté du métier et à son importance dans une époque où les gens vont de moins en moins voir des films. On apprend à dénoncer, mettre en valeur des faits de société. » Et ça fonctionne ! Virgile, 10 ans, rigole quand il décide d’animer la marionnette pour lui faire utiliser une trompette comme chapeau. Mais il est aussi touché : « C’est triste de voir la forêt détruite dans le film. » À la question de qui sont les sauvages, il ne répond pas les aborigènes ou les orangs-outans : « les gens qui détruisent la forêt et les villages pour l’argent. »

Les passionnés ont fait le déplacement. Pour apprendre d’une professionnelle, Stéphane Hamil, amateur de stop motion est ébahi par la complexité des décors utilisés. Dans le pupitre trône un décor où chaque élément doit être bougé pour donner vie à la scène. Il compare le procédé au dessin animé : « Avec le dessin animé, la 3D ou des vrais acteurs, il y a toujours une espèce de distance pour raconter une histoire. Avec le stop motion, il y a un côté hyper concret. Ce sont des objets, on les sent, on a l'impression qu'on pourrait les toucher. Que ça pourrait nous impacter donc on s’implique davantage. » 

Thomas Vandamme

C’EST QUOI LA STOP MOTION ? 

Donner l’illusion d’un mouvement. Également appelé « animation en volume » ou « animation pas-à-pas », la technique du stop motion se différencie des dessins animés. Les dessins animés traditionnels se fabriquent avec une vue de haut sur des croquis assemblés les uns après les autres. La stop motion se reproduit sur une vue horizontale. On photographie donc une marionnette ou un élément du décor à chaque micromouvement. 

 

Même si l’animateur travaille principalement seul, dans le cadre d’un court ou long métrage, toute une équipe l’accompagne. Violaine Pasquet, réalisatrice du film Le chant des grenouilles détaille : « Quand on fait sauter un personnage, on doit mettre des ficelles. Il faut les faire disparaitre donc ça se passe au montage. » Véritable film, chaque aspect est réfléchi : « Il y a des animateurs, des constructeurs, des chefs-opérateurs, la musique, le mixage... »

 

Une pratique coûteuse

En 2023, seulement 120 films en stop motion ont été réalisés. Le plus gros frein de ce type de métrage : le temps de réalisation. Pour les plus célèbres, comme l’Étrange Noël de monsieur Jack de Tim Burton, trois ans de tournage ont été nécessaires. C’est une des raisons qui freinent certains passionnés à réaliser des films plus longs, comme Violaine. Elle regrette : « Tim Burton mettait une journée pour faire une minute de séquence. Il utilisait des fonds verts donc tout n’était pas en stop motion... Et il y a le coût financier aussi ! » Pour Wallace & Gromit, film culte du genre, 30 millions de dollars ont été investis. 

 

La débrouille est donc de mise. Violaine explique les combines : « Pour faire des larmes, on n’utilise pas des effets spéciaux, c'est de la glycérine ou des perles. Pour faire des rivières, c’est très compliqué donc on utilise de la cellophane. » Chacun peut donc faire son propre film à son échelle avec des jouets, des peluches et donner vie à ses idées.

 

Thomas Vandamme