Cette délimitation - qui s'inscrit dans le plan de cessez-le-feu proposé par Donald Trump - est entrée en vigueur le 8 octobre. Censée marquer la première étape du retrait des forces israéliennes de Gaza avant le déploiement d’une force de stabilisation internationale (ISF), la ligne confisque 58% du territoire gazaoui, et pourrait s’établir dans le temps comme une frontière de facto.
D’une limitation temporaire, à une frontière de fait. Le 9 octobre, les pressions internationales sur Israël ont abouti à un accord de cessez- le-feu, conclu entre Israël et le Hamas. L’accord, préparé par le président des Etats-Unis - allié historique d’Israël -, s’apparente davantage à une guerre de basse intensité qu’à un véritable plan de paix. Le troisième point impose en effet une nouvelle frontière militaire qui divise la bande de Gaza en deux parties. Cette délimitation, connue sous le nom de “ligne jaune”, est censée marquer la première étape du retrait des forces israéliennes de Gaza, avant le déploiement d'une Force de stabilisation internationale (ISF).
Carte représentant les 3 phases du "plan de paix" états-unien.
Courrier international
A l’Ouest, le Hamas dirige 42% du territoire sur lequel 2 millions de personnes sont confinées. Le reste de l’enclave, entièrement dépeuplé de civils, est soumis au contrôle de l’armée israélienne. Alors que l’ISF n’a pas encore vu le jour, cette “ligne jaune” s’ancre dans le temps sur le territoire, risquant de s’ériger en frontière permanente, qui confine les gazaouis sur moins de la moitié de leur territoire.
D’après les termes du plan états-unien, cette délimitation ne constitue que la première phase d’un retrait progressif d’Israël de la bande de Gaza. Mais dans les faits, les forces israéliennes s’installent, renforçant la division avec des blocs de béton jaune et des fortifications qui suggèrent une évolution vers la permanence de cette frontière.
Ambiguïtés du plan Trump
Le plan délimité par le milliardaire républicain repose sur une carte publiée par la Maison Blanche et comprend trois étapes. D’abord, il prévoit le retrait de l’armée israéliennes derrière la limite fixée par la “ligne jaune” dans les 72 heures suivant la mise en place de l’accord, accompagné d’un échange de prisonniers et d’otages. La deuxième phase voit l’arrivée d’une force internationale appelée “force de stabilisation”, dirigée par les États unis avec la participation de pays arabes et une consultation spéciale de l’Egypte et de la Jordanie. Dans ce contexte, les forces israéliennes sont censées se retirer derrière la ligne rouge. Enfin, la troisième phase prévoit le déploiement de forces de police palestiniennes sélectionnées afin de gérer la sécurité intérieure tandis que les forces israéliennes se retirent vers une zone tampon démilitarisée à la frontière de gaza destinée à empêcher l’entrée d’armes ou de munitions. En parallèle, un minimum de 600 camions d’aide humanitaire doivent entrer chaque jour pendant le retrait, accompagné d’un soutien économique urgent pour la bande de Gaza. Derrière la supposée clarté d’un plan censé mettre fin à un conflit historique, l’accord alimente un grand nombre d'ambiguïtés, fragilisant l’espoir d’une résolution concrète.
Un membre de l’ONG Médecins sans Frontières, basé à Jérusalem, pointe du doigt les contradictions d’un accord qui n’incite guère à l'optimisme pour les Palestiniens. Concernant la force de stabilisation évoquée, le plan américain n’évoque ni sa composition, ni son financement, ni sa direction, “Il n’y a rien de clair”, résume l’humanitaire, “Quand on dit prendre le relai des israéliens, c’est prendre le relai sur le terrain. Mais ça ne veut pas dire que les israéliens doivent renoncer à la direction de cette partie de l’enclave” ajoute-t-il. Le troisième point du projet publié par la Maison Blanche, formule ainsi le retrait des forces israéliennes : elles se retireront sur “la ligne convenue jusqu’à ce que les conditions soient réunies”, sans détailler la date, ni le contenu de ces “conditions”. Et même si la force de stabilisation intervenait sur le terrain, l’expert s’inquiète d’un continuum colonial, “Il n’a été dit nulle part que cette force internationale serait autorisée à tirer sur des militaires israéliens au cas où ils violeraient le cessez-le-feu”. Autant d’imprécisions qui constituent les failles dans lesquelles Israël pourra se précipiter pour relancer sa guerre.
Une délimitation non respectée
Sur le terrain, la “ligne jaune” s’apparente surtout à une ligne rouge. Amad*, un palestinien qui vit du côté Ouest de la ligne jaune, raconte la cruauté de cette délimitation théorique, “toute personne qui s’approche de la ligne est tuée, et tout porte à croire qu’elle pourrait rester en place pendant longtemps, voire devenir semi-permanente”. Le samedi 29 octobre, Juma et Fadi Abu Asi, deux frères de 8 et 11 ans ont été abattus par une frappe israélienne alors qu’ils cherchaient du bois et du chauffage du côté Est. Par un communiqué, le Tsahal confirme avoir mené cette frappe, affirmant que des soldats de la brigade Kfir avaient identifié deux “suspects” qui traversaient la ligne dans le secteur de Khan Younès, se livrant à “des activités suspectes au sol” et s’approchant des forces “d’une manière qui constituait une menace immédiate”.
Le membre de Médecins sans frontières dénonce l’imprécision de la ligne, “Au départ, elle était extrêmement théorique, marquée par des points GPS. Autant dire que les gens sur place ne savent pas vraiment à quoi ça correspond”, explique-t-il. “Depuis, elle a été marquée physiquement. Mais pas partout. On se retrouve dans une espèce de zone grise qui se matérialisée par des simples plots jaunes tous les deux cent mètres, dont certains au milieu des gravas.” Les Palestiniens vivent alors dans des conditions "abominables" et doivent à la fois supporter des conditions de vie indignes et "faire gaffe à repérer les traces matérielles d’une ligne supposée". Par ailleurs, le tracé américain n’est pas respecté sur le terrain “Entre ce qui était marqué sur la carte et la matérialisation de la ligne, ce n’est pas du tout pareil. La ligne se déplace vers l’Ouest et il y a des endroits où ils ont gagné 400 à 500 mètres par rapport à ce que le plan prévoyait”.
Interrogé par L’Orient-Le Jour, Mohammad Chehada, chercheur au Conseil européen pour les relations internationales résume le plan de paix états-unien à une continuité génocidaire qui ne profite qu’à Israël, “C’est un projet factice destiné à absoudre Israël de sa responsabilité criminelle dans le maintien de conditions, pour les Palestiniens à l’ouest de Gaza, délibérément calculées pour provoquer l’effondrement du groupe. C’est la définition littérale du génocide”, juge-t-il.