• Interview

« Le miroir américain » de Cole Stangler : « le RN a toutes les chances de gagner la mairie de Marseille »

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Dans Le Miroir américain, ouvrage-enquête sur la radicalisation des droites, le journaliste franco-étatsunien Cole Stangler explore les similitudes entre les deux pays, du vote des classes populaires au rôle de la gauche, en passant par la fragmentation de la société. 

La présence de Donald Trump à la Maison-Blanche produit plusieurs effets dans le discours public. D’une part, l’éloignement des Etats-Unis de la France et de l’UE – plus vrai que jamais -, et la crainte que la situation américaine soit prémonitoire de l’avenir de notre pays d’autre part. À Marseille, cette crainte s’appelle Franck Allisio, candidat RN aux élections municipales. À la croisée des chemins, un journaliste franco-américain, basé à Marseille, a mené l’enquête dans les deux pays. 

 

Dans votre livre, Le Miroir américain, vous considérez que les phénomènes qui ont mené à la radicalisation des droites aux Etats-Unis pourrait également arriver en France. À Marseille, le Rassemblement National était crédité en tête du premier tour des élections municipales, avec 30 % des intentions de vote, à égalité avec le Printemps marseillais. Doit-on s’inquiéter d’une victoire du RN ici ?

 

Evidemment. De nombreux observateurs de la vie politique – et il faut, à mon sens, les écouter -, confortés par les sondages, prédisent un scénario où le premier tour voit quatre candidats se qualifier. Ce serait l’idéal pour une victoire du RN. Ce scénario est favorisé par une radicalisation de la droite « traditionnelle », de plus en plus attirée par les idées d’extrême droite. Par exemple, lors du meeting de Franck Allisio [le 17 janvier dernier, ndlr], j’ai rencontré des électeurs traditionnellement LR qui m’ont expliqué avoir basculé à l’extrême droite. Ce type de phénomène est celui qui a conduit à la victoire de Donald Trump en 2016 comme en 2024. Le RN a donc toutes les chances de gagner la mairie de Marseille. 

 

En parlant de radicalisation des droites, ce constat s’applique-t-il à Martine Vassal ?

 

Elle a beaucoup légitimé les thèmes de l’extrême droite. Dans son discours, Martine Vassal reprend de plus en plus les thèmes de l’immigration, et en fait le principal problème des Marseillais. Elle parle également de « guerres culturelles », pour accentuer son opposition à la gauche. De manière générale, Vassal se place dans la lignée des candidats de droite traditionnelle qui prennent le pas de l’extrême droite, comme Nicolas Sarkozy notamment. 

 

Outre ces considérations partisanes, comment expliquer cette percée du RN à Marseille ?

 

Il y a plusieurs facteurs. L’immigration est une question essentielle. Aux Etats-Unis, le concept de « nativisme » [idéologie selon laquelle le degré d’appartenance à une nation se mesure en termes d’« ancienneté », NDLR] rend l’immigration responsable de tous les maux, et promet de restaurer « la santé de la nation ». À Marseille, l’extrême droite reprend ce concept en tentant d’expliquer tous les échecs récents par l’immigration. Le RN se sert du déclassement de certaines populations, paupérisées par le chômage et l’absence d’opportunités économiques, pour leur apporter de soi-disant réponses.

 

"Le RN se sert du déclassement de certaines populations, paupérisées par le chômage et l’absence d’opportunités économiques, pour leur apporter de soi-disant réponses."

Malheureusement, la gauche peine à contrer ce genre de discours. L’autre sujet dont le RN se sert allégrement est l’insécurité - malheureusement bien réelle dans certains quartiers de Marseille -, que le parti relie à l’immigration. De ce fait, beaucoup de gens habitant près des quartiers défavorisés, comme ceux des noyaux villageois près de La Rose par exemple, ont l’intention de voter pour Franck Allisio. Ils craignent de prendre les transports en commun, ne sortent plus en ville. Dans toutes ces problématiques, le facteur en commun est l’immigration. 

 

Dans l’imaginaire collectif, Marseille a une image de ville rebelle, populaire, cosmopolite. Des quartiers sont réputés pour leur identité antifasciste, comme La Plaine par exemple. Marseille est-elle une ville de gauche, ou est-ce un mythe ?

 

Marseille est une ville contradictoire. Il y a plusieurs Marseille, comme si des villes miniatures coexistaient. A mon sens, les valeurs de la ville sont plutôt ancrées à gauche, mais un électorat de droite subsiste voire se renforce. Les Etats-Unis sont un pays qui s’est construit grâce à l’immigration. Marseille aussi. Pourtant, dans les deux cas, bien que l’immigration ait été déterminante dans leur histoire, cela n’empêche pas un vote tourné vers l’extrême droite. Aux Etats-Unis, le discours nativiste est parfois porté par des descendants d’immigrés de la deuxième ou troisième génération. C’est une forme d’oubli de ses racines. Une preuve d’intégration, peut-être, mais surtout une forme d’hypocrisie. 

 

"Il y a plusieurs Marseille, comme si des villes miniatures coexistaient."

 

Dans votre livre, vous parlez de l’érosion de l’électorat américain de gauche. Regrettez-vous la querelle électorale entre La France insoumise et le Printemps marseillais ?

 

Mathématiquement, la gauche est de plus en plus minoritaire dans l’électorat français. Elle aurait tout intérêt à s’unir. Cette situation me rappelle les débats aux Etats-Unis, où les démocrates se sont tapés les uns contre les autres. 2016 et 2024 ont été un réel choc pour eux, qui ont sous-estimé leur minorité. Tôt ou tard, la gauche française devra prendre conscience de son état, pour éviter qu’en mai 2027, elle ne se rende compte que ces dissensions internes l’ont fait passer à côté du plus important. 

 

Vous évoquez également Robert Putnam, politologue qui a mis en lumière la fragmentation de la société américaine. A quel point la population marseillaise l’est-elle ?

 

Globalement, la société marseillaise est à l’image de la société française : les gens vivent dans leur bulle. Cependant, Marseille reste une ville avec un tissu associatif développé [la Ville de Marseille soutient chaque année 2 500 associations, NDLR]. On est donc loin d’une fragmentation sociétale à l’américaine. Ce qui sauve Marseille est aussi qu’elle est une ville particulièrement « sociable », les gens se parlent. Elle est aussi une ville avec une identité forte, avec sa fierté. Une ville pleine de mixité, de mélange, malgré une forme de ségrégation sociale prononcée. Ce qui fait toute sa complexité. 

 

Emilien HOSTYN

 

*Le Miroir américain, Cole Stangler, Les Arènes, 2025