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- Enquête
Municipales 2026 : comment de faux sites d’information locale générés par IA ont menacé le scrutin
À première vue, le site nordactuquotidien.fr ressemble à s’y méprendre à un site d’information locale. Pourtant, ses derniers titres sont tout de suite moins sérieux : « Une guerre silencieuse pour protéger la truffe : la Drôme s’équipe de drones et de miradors ». Plus bas, « Une nuit tragique à Bastille : deux agresseurs condamnés pour des violences brutales », agrémenté d’une photo de la prise de la Bastille. Le site pourrait s’apparenter à une parodie type Gorafi, mais à bien y regarder, il adopte plutôt un ton alarmiste, sensationnaliste.
Nordactuquotidien.fr déclare un numéro de registre commercial, et même un numéro de Commission paritaire des publications et agences de presse (CPPAP), obligatoire pour toute publication médiatique. Pourtant, aucune trace desdits numéros ni sur les registres commerciaux, ni sur les registres de la CPPAP.
Derrière les apparences, il n’y a aucun journaliste, aucune rédaction. En réalité, il s’agit de sites pilotés par un réseau d’influence russe, qui génère des contenus entièrement à l’aide de l’intelligence artificielle.
141 nouveaux sites en cinq mois
«Nous sommes malheureusement confrontés quasi quotidiennement à ces sites, déplore Jean-Pierre Dorian, directeur de la rédaction de Sud Ouest. Les journalistes font régulièrement remonter les derniers "exploits" des sites. Ceux-ci ont parfois une durée de vie très éphémère.»
Les conclusions de Jean-Pierre Dorian sont aussi celles d’un rapport du groupe de recherche américain Insikt, spécialisé dans l'analyse des cybermenaces. Insikt a enquêté sur le réseau d’influence russe CopyCop, aussi connu sous le nom de Storm-1516. Daté du 18 septembre 2025, le rapport identifie 141 nouveaux sites générés par CopyCop qui se font passer pour des médias français fictifs. Tous ont été enregistrés entre février et juin 2025. Plus d’un tiers usurpent l’identité des médias d’information locale.
À côté des prétendus articles d’information locale, le lecteur peut donc cliquer sur de nombreux contenus pro-russes. «Sur ces sites, tout est fait pour discréditer le soutien à l’Ukraine, note Jean-Marc Manach, journaliste d’investigation indépendant spécialiste des questions de cybersécurité. Il s’agit aussi de diviser l’opinion publique, de semer la zizanie, de jeter de l’huile sur le feu.» À la une : des défaillances de l’État français, en matière de justice, de gestion budgétaire, et également des faits divers mettant en cause des étrangers. Le lecteur peut aussi tomber sur des contenus complotistes, à base d’élites corrompues, d’effets secondaires des vaccins cachés par le gouvernement. Si certains articles sont basés sur de véritables faits divers, ils sont déformés voire inventés par l’IA.
La page d’accueil du site sudouestdirect.fr, le 5 novembre. (Capture d’écran).
La page d’accueil du site sudouestdirect.fr, le 5 novembre. (Capture d’écran).
Un ancien shérif américain à la tête d’un réseau d’ingérence russe
Selon le rapport du groupe Insikt, CopyCop est très probablement géré par John Mark Dougan, un ancien shérif américain désormais hacker et agent d’influence pro-russe. Installé à Moscou, il pilote des campagnes de désinformation visant plusieurs pays occidentaux, avec le soutien du Centre d'expertise géopolitique (CGE) russe et de la Direction principale de l'état-major général des forces armées de la Fédération de Russie (GRU).
L’implication de John Mark Dougan a déjà été identifiée dans des campagnes de désinformation similaires. Ses activités ont pu être observées depuis 2023 par VIGINUM, le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale. Storm-1516 s’attaque aux processus électoraux : élections législatives européennes de juin 2024, législatives anticipées françaises de juillet 2024, ou encore élections fédérales allemandes de février 2025, en passant par l’élection présidentielle américaine de novembre 2024, … Toutes ces échéances sont autant de scrutins dans lesquels a tenté d’interférer le réseau pro-Kremlin.
Deepfakes, influenceurs et articles écrits à l’IA
Pour mener ses campagnes de désinformation, CopyCop utilise massivement les deepfakes (photo ou vidéo modifiée au moyen de l’IA, NDLR). Elles ciblent des dirigeants politiques occidentaux et ukrainiens, et amplifient le contenu d'influence par le biais d'influenceurs pro-russes sur les réseaux sociaux. Les contenus et profils générés par l’IA sur les faux sites permettent d’établir leur crédibilité. Selon des conclusions du rapport Insikt et du Washington Post, “CopyCop utilise des modèles linguistiques larges (LLM) auto-hébergés et non censurés, basés sur les modèles open-source Llama 3 de Meta, pour générer du contenu IA, plutôt que de s'appuyer sur des fournisseurs de services occidentaux IA.”
Les nouvelles stratégies d’ingérence des réseaux CopyCop sont une bataille que les élus locaux n’avaient pas anticipé pour les futures échéances politiques. “Les sites CopyCop sont une hypothèse de déstabilisation des élections municipales de mars 2026, précise Jean-Marc Manach. Même s’il est difficile de mesurer l’audience de ces faux sites, et donc d’évaluer leur poids réel sur les élections.”
Ces sites usurpant l’identité de la presse locale sont les premiers du genre aperçus en France. “Les médias d’information locale ont une assise non négligeable dans le paysage médiatique, estime Alexis Denous, de l’Alliance de la Presse d’information générale. Une part importante des Français s’informent toujours grâce à eux. Ils sont des vecteurs de confiance.” Selon le dernier baromètre La Croix-Verian de 2025, 63 % des Français accordent leur confiance aux médias locaux. “Leurs codes sont repris pour apporter de la crédibilité à ces faux sites.”
"Les médias d’information locale ont une assise non négligeable"
"Une guerre hybride"
Quelles solutions face à ces ingérences ? Les médias se défendent comme ils peuvent : “dès qu’un faux site est découvert, une action émane à chaque fois de notre service juridique”, explique Jean-Pierre Dorian. “Sous forme d'injonction directe quand nous le pouvons - lorsque l’adresse est connue, ou en remontant ces informations au service juridique de l'Alliance de la Presse d’Information Générale, qui les compile et mène ainsi des actions collectives en notre nom à tous, car nous sommes parfois pillés tous à la fois.”
En juillet 2024, une commission d’enquête sénatoriale sur les politiques publiques face aux risques d’ingérence s’est emparé de cette menace, en préconisant “une approche collective de la lutte contre les influences étrangères malveillantes”, basée sur trois piliers : “bâtir une dynamique de résilience de la population ; gagner la bataille des narratifs ; construire une stratégie globale et interministérielle pour toute la Nation”.
L’Alliance de la Presse s’attèle à accompagner les médias d’information locale face à ce pillage. “Ils sont assez démunis face à ces problèmes inédits auxquels ils doivent faire face, détaille Alexis Denous. Nous faisons le lien entre VIGINUM et les rédactions, les formons à se défendre face à ces pillages, et leur fournissons des outils pour éviter le pillage de contenus.”
“Nous sommes en pleine guerre hybride, décrit Jean-Marc Manach. Avec des opérations qui ne sont pas militaires, mais qui servent de tels intérêts. Il y a plusieurs mois, c’étaient les mains rouges peintes sur le mémorial de la Shoah, les étoiles de David. Aujourd’hui, ce sont ces faux sites de presse locale. Demain, ils trouveront autre chose.”
Emilien HOSTYN