PAR Clara Gazel
DESSIN Mona Lobert
-
- Portrait
Béatrice Zavarro : le droit chevillé au corps
Quatre mois durant l’automne 2024, elle a assuré seule la défense de Dominique Pelicot, condamné dans l’affaire des viols de Mazan par la cour criminelle du Vaucluse. Pour la sortie de son livre et quelques jours avant de retrouver le tribunal pour l’appel prévu le 6 octobre, Béatrice Zavarro revendiquait une ligne inflexible : le droit comme unique boussole.
Un an a passé, mais l’image reste vive dans l’esprit de Béatrice Zavarro. "Quand j’arrive dans la salle d’audience le 2 septembre 2024, qu’elle entre avec ses avocats et sa famille, je me dis que je vais aller la voir et lui serrer la main."
Ce geste, presque anodin, annonçait déjà la posture qu’adopterait l’avocate tout au long du procès face à la victime, Gisèle Pelicot.
Depuis cette affaire hors norme, elle a changé de dimension. Frêle silhouette, l’avocate marseillaise de 56 ans a marqué les esprits en défendant seule Dominique Pelicot, condamné à 20 ans de réclusion pour avoir drogué son épouse et organisé son viol par 50 hommes.
"J’ai pu faire passer mon client de monstre à humain", estime-t-elle avec du recul, avant de nuancer : "Je n’ai pas réussi ma mission, car mon but était qu’il ait au moins un an de moins de peine."
Alors que l’appel approche, elle publie Défendre l’indéfendable. Non pour se justifier, mais "pour laisser une trace". Elle y expose la portée singulière de l’affaire : "Cela a un mis un grand coup de pied dans ce que les uns et les autres pensaient du viol." Et de souligner : "Le viol par surprise était totalement méconnu du grand public avant ce procès."
« J’étais la 51e de l’autre côté »
Dans ce livre au titre évocateur, l’avocate revient sur ces mois éprouvants passés à défendre "l’indéfendable". Si elle a pu se sentir "seule contre le monde entier", elle n’a jamais hésité à s’engager aux côtés de son client : "Quand on défend quelqu'un, on ne défend pas l'acte, on défend l'individu", explique-t-elle, avec le ton calme et le regard aigu que le monde entier a découverts pendant le procès.
Attachée au droit, Béatrice Zavarro n’a jamais invoqué sa clause de conscience : "C’est antinomique de refuser un dossier quand on a choisi de prêter serment."
Quitte à affronter la solitude dans le prétoire. "On était 50 d’un côté, et j’étais la 51e de l’autre côté."
Sans jamais dévier, elle s’est parfois muée en procureure en s’opposant aux autres accusés, "tous au courant de la situation", selon M. Pelicot, rejetant le terme de "monstre" pour son client, lui préférant les "actes monstrueux". Avec le même credo : "Juger, c’est comprendre."
"On fait du droit, pas de la morale"
Cette exigence guide son parcours depuis ses débuts. Ironie du destin, elle visait d’abord la magistrature. En 1993, jeune stagiaire au centre pénitencier des Baumettes, elle rencontre des détenus aux profils psychologiques lourds.
"Je ne voyais pas des monstres, mais des hommes."
Les yeux fermés, le visage penché vers le sol, elle se souvient de l’un d’eux. "Visage de poupon", il lui avoue avoir violé et tué deux auto-stoppeuses. "J’ai compris que je ne voyais pas des monstres, mais des hommes." Un basculement : "J’ai changé mon fusil d’épaule et j’ai voulu être de l’autre côté."
Avant le procès Pelicot, la Marseillaise aux origines espagnoles avait déjà plaidé dans plusieurs dossiers médiatisés - de l’affaire Elf au dossier Madison, fillette tuée en 2006.
Béatrice Zavarro lors de la conférence de presse de l'EJCAM. DESSIN Mona Lobert
Forte de son expérience pénale, elle cultive une approche "bienveillante" face aux victimes : "J’ai dans ma clientèle un homme accusé de viol par une ancienne salariée. Je sais que la victime ment. Mais je ne le dirai pas comme ça." Et de marteler, gestes de la main à l’appui, ce qui sonne comme un leitmotiv : "Dans un procès pénal, on fait du droit, pas de la morale."
Avocat plutôt qu’avocate
Cette conception du droit, elle l’applique aussi au débat politique qui a suivi le procès : faut-il inscrire le consentement dans la définition pénale du viol ? Sa réponse fuse : "C’est une perte de temps, une façon de se donner bonne conscience."
Une opinion tranchée qu’elle défend, comme son refus d’endosser un combat genré : "Je suis avocat, pas avocate. Le fait d’être une femme ne doit pas influencer mon métier."
Bras croisés, elle met en garde contre une "sacralisation" de la parole des femmes : "On ne peut pas partir du principe que parce que madame accuse, c’est forcément fondé." Elle assume aussi la distance prise avec les associations féministes lors du procès, malgré les "honte à la justice" scandés le jour du délibéré : "C’est leur militantisme, je respecte."
Entre carapace et hypersensibilité
Petit gabarit, presque discrète, Béatrice Zavarro pourrait passer inaperçue. Sa stature a pourtant bien changé : "Les médias internationaux ont fait des couvertures avec ma trombine", s’amuse-t-elle. Ses lunettes rondes et rouges, qu’elle relève souvent, sont devenues un trait distinctif : "Dans la rue, des gens me sourient, certains m'abordent, mais je ne sais pas s'ils remarquent particulièrement les lunettes."
Sous son maquillage sombre et sa faible voix, l’avocate cache une hypersensibilité assumée : "Devant un film à l’eau-de-rose, je pleure comme une madeleine »,
confie-t-elle, tout en s’imposant « un périmètre de sécurité". Dans sa vie privée, son mari Édouard joue le rôle de contrepoint : "Il m’a permis de débriefer, de sortir de ma solitude", même s’il a parfois "été opposé à certaines postures". Pour relâcher la pression, elle marche, lit, pratique l’aquagym. Sourire aux lèvres, elle ajoute : "J’essaie de lâcher… mais ce n’est pas évident."
À l’approche de l’audience du 6 octobre, elle garde la même détermination. Pas d’attente démesurée, mais un souhait clair : "Que le dossier se ferme."
Clara Gazel