• Interview

Béatrice Zavarro : « L’indéfendable, n’est pas mon mot. C’est la vox populi »

4 minutes

PAR Marion Lescuyer
PHOTOS Here-Hau Teariki

Seule à la barre pour défendre Dominique Pelicot, condamné pour viols aggravés sur son ex-épouse, Maître Béatrice Zavarro publie près d’un an après le procès Défendre l’indéfendable (Mareuil). Dans ce récit, elle revient sur une affaire hors norme, sur son choix d’assumer seule la défense et sur ce que signifie, aujourd’hui, être avocate dans des dossiers de violences sexuelles. Entre convictions professionnelles et dilemmes éthiques, elle revendique une certaine idée du métier : expliquer sans juger.

• Quel était l'objectif de votre livre ? 

D'abord, laisser une trace, parce que c'est un dossier qui va rentrer dans l'histoire. Ensuite, parce que j'avais envie de faire passer à mes pairs les sentiments qui m'ont traversé pendant trois mois et demi, parce que j'étais seule à la défense. C'était important d’expliquer mon parcours, les raisons pour lesquelles je le défends et l'impact que ça a eu sur moi. Et faire un message d'espoir aux jeunes avocats en disant, ne lâchez rien parce que tout est possible.

 

• Pourquoi avoir accepté de défendre Dominique Pelicot ?

J'ai accepté de défendre Dominique Pelicot parce qu'il m'a demandé de le défendre, parce qu'il m'a fait confiance et qu'il n'y avait aucune raison que je n’ai pas une confiance réciproque et mutuelle. J'ai accepté en ce sens. Mais je vous le rappelle, quand j'accepte de défendre Dominique Pelicot, je ne sais pas encore ce que va devenir Dominique Pelicot. Pour moi, c'est un dossier, c'est un individu qui est incarcéré et qui me demande de le défendre. 

"J'ai réussi à le faire passer de monstre à humain"

• Dans ce livre vous racontez le procès depuis votre rôle d’avocate. Quel était votre but ? 

M. Pelicot avait reconnu les faits. On n'était pas sur une contestation de la matérialité, je n'avais pas de démonstration à faire sur la nature des faits. En revanche, je savais que le maximum légal encouru serait demandé. J'espérais, naïvement peut-être, que la Cour se détacherait de ses réquisitions à une année près, histoire de dire « j'ai compris votre message ». Mon message, c'était de dire « il a fauté, mais il y a un parcours de vie terrible. » Lors d’une reconnaissance des faits, votre rôle en tant qu'avocat, c'est d'expliquer ce passage à l'acte. On ne justifie pas, on explique.

 

• Estimez-vous que votre mission ait été réussie ? 

J’ai réussi ma mission, parce que c'est le seul qui a été plus ou moins apprécié, contre toute attente. J'ai l'impression, quand on m'en parle, que j'ai réussi quand même à le faire passer de monstre à humain, ce qui n'est pas négligeable. Mais je n'ai pas réussi ma mission. Si mon but était d'avoir à minima douze mois de moins dans la peine, non, je n'ai pas réussi.

 

• Comment vivez-vous la confrontation aux victimes lorsque vous défendez l’accusation ? 

C'est arrivé que l'on vienne me dire "Je crois que vous n'ouvrez pas les yeux". Mais dans un procès pénal, on ne fait pas de la morale. On fait du droit. Partant de là, j'entends que cela puisse affecter les gens qu'un homme soit défendu, mais c'est le propre de notre État de droit.

 

• Vous insistez sur la séparation entre le droit et la morale, avez-vous déjà pensé à utiliser la clause de conscience ? 

Quand vous êtes avocat, vous défendez. Je sais que certains de mes confrères ou consœurs peuvent effectivement la mettre en avant et se déporter d'un dossier, personnellement, je ne l'ai jamais utilisée. 

Béatrice Zavarro à l'EJCAM

Béatrice Zavarro à l'EJCAM. ©Here-Hau Teariki

C'est-à-dire qu'on peut considérer qu'un cas est particulièrement contraire à nos valeurs, mais j'estime que ce n'est pas conforme à la déontologie qu'on a accepté de respecter en prêtant serment et en devenant avocat.

 

• En tant qu'avocate, vous pouvez aussi défendre la partie civile, avez-vous dans votre carrière développé une préférence ? 

Il est beaucoup plus difficile de défendre une partie civile qu'un accusé. Parce qu'une partie civile c’est l’événement le plus important, qui l'affecte sur le moment, et elle ne comprendra pas la personnalisation de la peine. En revanche, un accusé est tellement perdu que si vous lui donnez 30 ans au lieu de la perpétuité, il est content.

"Ma posture dans ce dossier a été tout l'inverse de l'indéfendable"

Avez-vous l'impression d'être l'une des dernières à défendre l'indéfendable ? 

Je ne suis certainement pas l'une des dernières, il y en a quand même beaucoup, je connais des gens bien plus brillants et bien plus acharnés que moi sur le truc. Quand j'intitule mon bouquin « Défendre l'indéfendable », vous noterez que l'indéfendable est en italique. C'est la vox populi. Ce n'est pas le mot que j'ai choisi, parce que ma posture dans ce dossier, a été tout l'inverse de l'indéfendable, justement. 

 

Propos recueillis par Marion Lescuyer