• Reportage

« C’est devenu Disneyland » : le Vallon des Auffes à Marseille, nouveau parc d’attraction des touristes

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Niché au pied de la Corniche, le Vallon des Auffes est devenu l’un des lieux les plus prisés de Marseille. En été, jusqu’à 6 000 visiteurs viennent chaque jour découvrir ses cabanons et son port de pêche. Une fréquentation qui profite aux commerçants mais agace de plus en plus les habitants.

À peine la descente des escaliers de la Corniche terminée, les yeux s'émerveillent. Les cabanons colorés, les bateaux qui gigotent au rythme du vent, le soleil qui tape sur les terrasses des restaurants : Bienvenue au Vallon des Auffes, un petit port de pêche niché sous le pont qui relie la Corniche au reste de Marseille, dans le 7e arrondissement. Dans ce décor pittoresque, les langues se mélangent : anglais, mandarin, espagnol. Venus du monde entier, les touristes découvrent un village qui semble figé dans le temps. 

 

D'un village enclavé au sur-tourisme 

Longtemps coupé du reste de la ville, accessible uniquement par la mer et par les chemins douaniers, le Vallon des Auffes a d'abord vécu à l'écart du centre de Marseille. Il connaît un premier âge d'or à la fin des années 1950, avec l'arrivée des restaurants aujourd'hui emblématiques : Chez Fonfon et Chez Jeannot. Mais le quartier bascule peu à peu vers la délinquance : il devient l'un des hauts lieux du trafic d'héroïne à Marseille, un port de pêche transformé en deal à ciel ouvert. 

 

Mal famé, déserté, le port de pêche se réinvente dans les années 2000 et redevient, peu à peu, un décor de carte postale. Aujourd'hui, c'est un terrain de jeu privilégié pour les shootings photo des magazines et des publicités. « Je suis tombée sur une pub Yves Rocher tournée ici », rigole Maëlle, gérante de la boutique Les Pois Chic, à trois mètres du port. Pour elle, cette fréquentation nouvelle profite directement à son commerce.


Des cabanons hors de prix

« Depuis le Covid, les touristes ont augmenté », observe Capucine, agente immobilière sur la Corniche. Cette affluence croissante a fait flamber les prix de l'immobilier : « Nous avons vendu un cabanon de 20 mètres carrés pour un million d'euros. Les clients achètent la rareté du paysage, ils veulent un lieu prisé » raconte t-elle. Plusieurs raisons expliquent cet engouement, détaille la jeune femme : « On respire, ici. On est entre l'hypercentre et la mer, on est moins enfermé qu'à Castellane ou dans d'autres quartiers de Marseille. » La clientèle s'est diversifiée en dix ans, raconte Maëlle : « Je le vois beaucoup au niveau de la fréquentation. Avant, il m'arrivait d'avoir des Anglais, des Allemands, des Espagnols. Maintenant, il y a vraiment des gens du monde entier, qui considèrent Paris et Marseille comme deux étapes incontournables. » Au plus fort de la saison, le Vallon des Auffes accueille jusqu'à 6 000 visiteurs par jour.

"Un cabanon de 20 mètres carrés pour un million d'euros"

Cette surfréquentation agace de plus en plus les riverains. « C'est devenu invivable, on subit la musique des touristes jusqu'à trois heures du matin l'été », témoigne Camille, habitante du quartier. Un constat que partage Maëlle : « Il faut imaginer : c'était un petit quartier inaccessible, et d'un coup, c'est devenu Disneyland. » 

Les habitants se sentent abandonnés par la mairie, qui a annoncé en juin dernier vouloir restaurer un ancien bâtiment pour en faire un nouveau lieu touristique. Une déclaration mal accueillie dans le quartier. Une pétition a été lancée par Christophe Camansuli, qui refuse « un sixième restaurant » dans le quartier. « Avant de construire quoi que ce soit, il faut d'abord régler les problèmes actuels : tout est saturé, les poubelles, les égouts, les voitures », insiste-t-il. 

 

Ce sentiment d'abandon, les commerçants le partagent aussi. « On est particulièrement impactés par le tourisme, mais la mairie ne fait aucun geste envers nous, on est laissés par la municipalité », résume l'un d'eux. Sophie Carmard, maire des 1er et 7e arrondissements, reconnaît des choix de priorités qui divisent : elle explique avoir concentré les efforts sur le premier arrondissement, jugé plus prioritaire pour des habitants moins favorisés. Une position qui ne convainc pas Maëlle : « Soit il faut bloquer le tourisme et laisser les gens d'ici tranquilles, soit il faut assumer que ça contribue au dynamisme de la ville, et dans ce cas, réorganiser sa gestion. » 

 

Conséquence direct sur le quartier

C'est le symbole le plus visible, des conséquences d’une sur fréquentation : les déchets. Dans cette enclave, impossible d'agrandir les points de collecte. Résultat, les bacs débordent en permanence dès que la saison bat son plein. « En été, ce ne serait pas absurde qu'ils fassent passer deux fois par jour les camions poubelles. On a un seul bac pour trois rues, forcément ça déborde », dénonce Maëlle. Les conséquences dépassent la simple question esthétique. Les sacs qui s'entassent sur les trottoirs finissent par attirer les rongeurs, un problème que la chaleur marseillaise amplifie chaque été. 

 

«Sans parler des odeurs très fortes quand il fait chaud », soupire Maëlle. Mais c'est surtout l'impact écologique qui inquiète, dans un quartier où le tourisme se vend précisément sur la promesse d'une nature préservée et d'une mer à portée de main. « On se doit de faire des efforts, mais quand je vois le plastique flotter dans l'eau, ça me fait mal au cœur », confie la commerçante. Un paradoxe pour ce port de pêche : plus il attire, plus il s'abîme, et plus ce qui faisait son charme, la mer, les cabanons, la tranquillité, se dégrade un peu plus chaque année.

 

Un village encore familial

Malgré les tensions, l'esprit de village résiste. « Il y a plein d'initiatives chouettes comme des vides greniers. Malgré les embrouilles, comme dans tous les petits villages, il y a beaucoup d'entraide, c'est familial », veut croire Christophe qui ne partirait d’ici pour rien au monde. Mais le symbole du Vallon des Auffes s'efface peu à peu : l'activité de pêche. Il ne reste plus que deux pêcheurs, l’activité est en train de disparaître en partie à cause de la transformation du quartier.

 

Lou-Ann Le Rolland