• Enquête
    • Portrait

Emilie, 25 ans, sans papiers : dans les Bouches-du-Rhône, la préfecture ne répond plus

5 minutes
Des mois d'attente, un récépissé expiré, et c'est toute une vie qui s'effondre. À Marseille, les délais de traitement des titres de séjour transforment des étrangers en situation régulière en sans-papiers. Émilie Delamou a 25 ans. Elle est mère, étudiante, salariée et se retrouve aujourd'hui en situation irrégulière. 

Sur le meuble du salon, de part et d'autre de la télé, trois portraits mis en évidence. « À droite, mon fils, Oussene, et ma mère. » Émilie Delamou a la voix un peu tremblotante. Sous le portrait de sa mère, un texte : « Paix à son âme ». « Elle est morte, en Guinée en 2023. » À sa mort, Émilie a récupéré la garde de sa petite sœur, Clara, 10 ans. Elle la considère comme sa deuxième fille. La relation d'Émilie avec sa mère a été houleuse. Elle en parle avec retenue mais très vite la question des papiers revient au premier plan : « C'est pour ça qu'elle a quitté la France. Elle est retournée vivre en Guinée en 2020 après 11 ans ici, elle n'en pouvait plus des démarches administratives ». Épuisée de se battre chaque année pour recevoir une carte de séjour valable seulement un an. 

Émilie Delamou, dans son appartement des Caillols dans le 12e arrondissement de Marseille, le 5 mars 2026.

Émilie Delamou, dans son appartement des Caillols dans le 12e arrondissement de Marseille, le 5 mars 2026.

Description longue de l'image
Description de l'image lorem ipsum

Émilie Delamou, dans son appartement des Caillols dans le 12e arrondissement de Marseille, le 5 mars 2026.

Aujourd'hui c'est Émilie qui hérite de cette charge. Elle est en France depuis ses 15 ans. À 25 ans, c'est sa troisième demande de titre de séjour. « J'ai fait ma demande de renouvellement en mai 2025. » Depuis, aucun titre délivré. Durant ce temps d'attente, la préfecture délivre un récépissé qui atteste du traitement de la demande. Ce document, d'une validité de trois mois, permet de rester en règle aux yeux de l'administration. 

 

Mais le 23 février dernier, ce récépissé a expiré. Émilie a perdu son emploi dans la crèche pour laquelle elle travaille depuis quatre ans. En réponse à ses relances répétées, elle ne reçoit que des messages automatiques de la préfecture qui demandent à la jeune mère « d'attendre durant le traitement de la demande ». Elle se retrouve aujourd'hui en situation irrégulière. Une « sans-papiers » aux yeux de l'État. La conséquence est lourde : impossible de travailler, de recevoir les aides au logement, de voyager. 

 

« La moindre des choses c'est de me donner la possibilité de travailler » 

 

Émilie est aujourd'hui endettée. Elle travaille depuis qu'elle a quitté l'ASE, à 21 ans. « Au pays je voulais devenir médecin », dit-elle, le regard qui s'allume un instant, avant de s'éteindre lorsqu'elle poursuit : « Ici avec les enfants à gérer, je voulais faire des études moins longues, je me suis tournée vers un BTS en biologie médicale, en deux ans ». Entre le coût de son école, payante, la cantine pour les enfants, le loyer à payer, Émilie s'en sort difficilement. Mais elle tient, et, après avoir raté une première fois son examen, elle se relance en 2025 dans la préparation du concours, tout en travaillant à côté pour éponger ses dettes.

 

Déjà, en octobre, elle avait perdu ses droits aux APL à cause d'un décalage d'un mois entre deux récépissés. Durant ce mois d'irrégularité administrative causé par les délais de traitement de l'État, Émilie est rayée de tous les services que l'État propose aux nationaux et aux personnes en situation régulière sur le territoire. 

Replongée dans cette situation depuis février, elle vit ces silences administratifs comme une profonde injustice : « Je n'ai jamais demandé d'aides comme le RSA car elles ne me mèneront nulle part. La moindre des choses c'est de me donner la possibilité de travailler ». 

 

Ses enfants sont aujourd'hui bloqués en Guinée, initialement partis pour des vacances chez leur grand-père. Émilie devait revenir les chercher fin 2025. Mais son irrégularité l'empêche de faire l'aller-retour pour les récupérer. Si elle ne fait pas cet aller-retour avant août 2026, c'est le titre de voyage de Clara et Oussene qui arrivera à expiration. Une situation d'urgence que défendra prochainement son avocate Quitterrie Ballu, qui a déposé un recours au tribunal administratif de Marseille. 

 

Délais de traitement : un silence coupable 

 

Comme Émilie Delamou, de nombreuses personnes vivant en France depuis des années sont transformées de facto par la préfecture en « étrangers en situation irrégulière » à cause des délais de traitement de leur demande de titre de séjour, et des retards dans la délivrance des récépissés provisoires.

 

« C'est un raz-de-marée depuis quelques mois », affirme Quitterie Ballu. La jeune avocate défend quatre clients qui, tous, ont temporairement perdu leur emploi et se retrouvent en irrégularité à cause du silence de la préfecture. Un silence que la justice administrative a sanctionné à plusieurs reprises depuis le début de 2026. Dans plusieurs dossiers, elle a enjoint la préfecture des Bouches-du-Rhône à délivrer des titres de séjour à effet immédiat, en posant une astreinte de 100 euros pour chaque jour de retard. Une décision « assez rare pour être soulignée », selon l'avocate. La préfecture des Bouches-du-Rhône a affirmé dans un communiqué du 5 mars que le préfet « est pleinement conscient des difficultés que ces délais peuvent engendrer pour les usagers » et assure que « cette situation fait l'objet d'une mobilisation renforcée des services ». 

 

"J'en viens à me demander si j'ai fait quelque chose de mal."

 

Dans l'attente d'une décision de justice qui pourrait lui permettre de reprendre son travail à la crèche et de partir récupérer ses enfants en Guinée, Émilie essaie de positiver. « Heureusement que mes enfants ne sont pas ici en ce moment. Sans travailler, je ne sais pas comment j'aurais pu subvenir à leurs besoins. » Elle y voit un signe : « Dieu devait savoir que je traverserais ce genre de moment, il a protégé mes enfants en les laissant chez mon père en Guinée ». 

 

Un espoir qui alterne avec la colère, et un sentiment de culpabilité. « Des fois je pleure », dit-elle, les mains agitées d'un geste embarrassé. « J'en viens à me demander si j'ai fait quelque chose de mal. Je n'ai jamais eu de problème ici, j'ai un casier vierge. Je ne comprends pas. » Mère d'un enfant né en France, travailleuse, étudiante, la jeune femme de 25 ans n'a jamais été aussi intégrée en France. Dans le même temps, elle se retrouve pour la première fois sans papiers. 

Théo Lesaunier