Pour étudier, de jeunes réfugiés touareg originaires du nord du Mali ont quitté les camps et posé leurs valises à Nouakchott. Malgré la précarité et un climat politique tendu, ils misent sur le savoir pour construire leur avenir et celui de leur communauté.
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- Reportage
Étudier malgré l’exil, des réfugiés maliens se racontent
«Chez nous, le thé se boit en trois temps. Le premier, représente l’amertume de la mort. Le deuxième, la douceur de la vie. Et le dernier, le sucré de l’amour», articule, d’une voix posée, Assaleh à travers le tissu de son chèche, marqueur de l’identité touareg. Assis en tailleur parmi ses camarades, il verse lentement le liquide fumant dans un petit verre.
Comme 72% des réfugiés en Mauritanie, ces jeunes nomades sont originaires de la région de Tombouctou, au nord du Mali. L’escalade du conflit qui déchire leur pays les a d’abord forcés à s’installer dans le camp de Mbera, à deux pas de la frontière malienne. Afin de poursuivre leurs études, ils ont dû à nouveau quitter leur famille, et partir pour Nouakchott.
Aujourd’hui, ils vivent tous sous le même toit. Un réchaud, un peu de vaisselle et six matelas sont entassés dans une petite pièce. lls partagent leurs conditions précaires, mais aussi un même rêve : l’espoir de pouvoir un jour retourner sur les dunes du Sahara et y faire germer leurs connaissances, chèrement acquises.
D’amères blessures
«Mon histoire est celle d’une vie brisée par l’injustice et la violence», lâche Cheikh, 23 ans seulement. Chassée une première fois de son village par l'insécurité, sa famille trouve refuge dans un camp à Tombouctou. Elle doit fuir à nouveau après la prise de la ville par les djihadistes en 2013. C’est en Mauritanie, dans le camp de Mbera, géré par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), que Cheikh passe son bac.
Il parvient à obtenir la bourse DAFI, octroyée chaque année par l’agence onusienne à un peu moins de 200 étudiants réfugiés par an en Mauritanie et au Mali. Il est aujourd’hui en troisième année de licence en management international. «Je suis venu à Nouakchott étudier l’art. Mais, même avec la bourse, c’était trop coûteux», dit-il entre deux gorgées de thé encore sombre, amer.
Mokhtar a, lui aussi, passé son bac dans un camp, mais n’a jamais pû obtenir la DAFI. Il a dû économiser plusieurs années avant de pouvoir entamer des études supérieures À 27 ans, il est en deuxième année de licence de langue française. Il aurait préféré étudier le journalisme, mais le cursus n’existe ici qu’en arabe, langue qu’il ne maîtrise pas. À défaut, il économise depuis des années pour s’offrir un appareil photo.
«Je veux dire et montrer au monde entier la vie des réfugiés, la souffrance de l’exil, d’être loin de chez soi», explique-t-il.
Pour atteindre l’université, Mokhtar doit faire 45 minutes de bus. Un trajet qui, depuis quelques mois, s’apparente plus à une traversée en terrain hostile qu’à une routine étudiante. Ses camarades et lui s’inquiètent de la campagne d’expulsion des migrants illégaux lancée par les autorités depuis le début de l’année. «On peut même se faire arrêter sur le chemin de l’université», souffle Cheikh. Bien que munis de documents en règle, les jeunes hommes redoutent chaque contrôle. Mokhtar raconte que certains policiers «ont des difficultés à faire la distinction entre réfugiés et migrants», ce qui aurait conduit au refoulement de personnes pourtant protégées par le droit international. «En réalité, ce qu’on craint le plus, c’est de revivre ce qu’on a déjà vécu», avoue-t-il.
L’amour des siens
Jour après jour, ils composent avec de maigres ressources et l’incertitude du lendemain. Alors, tout se partage. «Celui qui a plus donne plus», résume Assaleh. L’été, certains arrivent à décrocher un job. «Mais c’est très dur de le faire dans la légalité en tant qu’étranger. Aujourd’hui, on ne peut pas prendre le risque de travailler illégalement», fait observer le jeune homme. Ils survivent avec quelques billets, parfois envoyés par la famille, parfois grappillés en vendant des animaux, ou des bijoux traditionnels.
Sous la lumière jaune d’une lampe fatiguée, Assaleh fait glisser ses doigts sur un bracelet gravé de signes tifinagh, l’écriture berbère : des étoiles pour guider les pas, et plus bas, les portes du désert. Une manière de transmettre leur culture, ciment de leur relation, de leur volonté. Une voix grésillante s’élève dans la pièce, un discours de Mano Dayak. Sur les mots du révolutionnaire touareg devenu modèle de ces jeunes, arrive l’heure du dernier verre de thé. Il porte le goût sucré de ce lien qui leur permet de tenir : un amour fraternel, nourri par ce qu’ils rêvent de bâtir demain.