Derrière l’image d’un quartier populaire relégué, associations et habitants de la Busserine, dans le 14e arrondissement de Marseille, tentent chaque jour de colmater ce que l’État ne fait plus. L’objectif : lutter contre les stigmates et l’abandon des services publics devenu structurel.
Pour gagner la Busserine, il faut s’extraire du centre-ville, filer sous les tunnels du métro puis monter dans un bus qui remonte les quartiers nord jusqu’au 14ᵉ arrondissement. Aux heures de pointe, le trajet peut atteindre deux heures, comme si la distance qui sépare le quartier du centre n’était pas seulement géographique, mais aussi sociale. Le bus dépose le visiteur au milieu de tours de béton colorées. Un joyeux spectacle s’offre aux yeux, attirés par les fresques d’abeilles qui portent le nom du quartier, peintes par les jeunes de l’Agora, le centre social de la Busserine.
Quelques caddies abandonnés et des monticules de détritus posés çà et là tapissent le pied des immeubles. Le quartier - et ses quelque 2 400 habitants - s’inscrit dans le Grand Saint-Barthélemy III, au cœur d’un 14ᵉ arrondissement où près de 40 % des habitants ont moins de 30 ans et où le taux de pauvreté atteint 42% . Les rues de ce coin populaire du Nord de Marseille portent les stigmates d’un quartier relégué, oublié par les services publics. Un trou béant qu’un dense maillage d’associations tente de panser.
Une « ghettoïsation » sur toutes les lèvres
Ici, les origines se croisent, mais se regroupent aussi. « Dans cette tour, c’est surtout des Comoriens, dans l’autre, des Algériens, dans une autre on a parqué les Européens », glisse Mohammed, bénévole à l’Agora, implanté dans le quartier depuis 1972. Assis avec son café, le gaillard au double mètre, natif de la Busserine, regrette de voir son quartier coupé du monde. « Ce communautarisme, il a été créé de toutes pièces par les politiques. Avant, on vivait mélangés », se souvient le retraité, toujours un œil attentif sur les jeunes qui jouent dans la cour.
En cause, des décennies de politiques publiques qui ont concentré populations précaires et nouvellement arrivées dans les mêmes ensembles. La « ghettoïsation » n’est pas un mot tabou pour les habitants : c’est un processus qu’ils décrivent avec précision, fait d’assignation territoriale, de fracture numérique et d’un tissu de services publics raréfiés.
« On a trop de ghettos », fustige Yamina, octogénaire installée depuis 20 ans à la Busserine. L’ancienne cadre commerciale débarquée d’Alger préside l’association des locataires dans le quartier. « On n’a pas de mixité entre populations, et sans ça on ne serait pas arrivé à tout ce racisme », estime la retraitée. Même son de cloche quelques immeubles plus loin, au comité Mam’Ega, association qui fait vivre la mémoire de Françoise Ega, activiste féministe martiniquaise longtemps établie à Busserine. « Dans les années 2000 on a vu se développer ce quadrillage géographique et cette ghettoïsation qui n’ont rien de neutre », pose Jean-Pierre Ega. L’homme aux cheveux grisonnants, lunettes sur le front, poursuit le combat de sa mère, figure historique de la Busserine. « C’est le fruit des choix politiques. »
Même la rénovation urbaine a parfois produit des effets paradoxaux. La construction de la rocade L2 pour désengorger le centre-ville de Marseille, a coupé un morceau du quartier, accentuant l’isolement. La plaine des loisirs, inaugurée en 2024, a apporté un espace de respiration, mais c’est aussi un lieu où associations et mères de familles doivent régulièrement intervenir pour éviter d’y voir fleurir les points de deal.
Avec son école primaire et maternelle, son complexe sportif, son centre culturel et ses transports en commun, la Busserine dispose tout de même de nombreux atouts. « On a cinq bus, des médecins, un carrefour, beaucoup de verdure, détaille Yamina. Tout cela, il faut le préserver. »
L’Etat absent, les associations prennent le relais
Le quotidien repose surtout sur un tissu associatif dense qui absorbe, autant qu’il peut, les manques d’un État qui ne se manifeste plus que par intermittence. Schebba est l’un de ces piliers. À 10 heures du matin, la salle d’attente est déjà pleine dans le local de l’association qui œuvre à l’émancipation des femmes depuis 1986. Seules, mères de famille ou nouvelles arrivantes : toutes viennent chercher de l’aide administrative, des cours de langue, un accompagnement numérique ou un simple espace pour souffler. « On accompagne 450 familles par an, précise Nina Guerrouj, coordinatrice de l’association. Si on ferme un week-end prolongé, on peut être sûr qu’il y aura la queue derrière la grille. »
Nouveauté depuis début décembre, un salon coiffure solidaire, aménagé par trois jeunes du quartier, avec des bouts de ficelle. Les subventions fondent, les contrats aidés disparaissent. « On nous demande de trouver des financements autres, par des prestations payantes, alors que les femmes ici ne peuvent pas payer », dénonce Bernadette, conseillère numérique à Schebba. Un peu plus loin, à l'Agora, Mohammed, égrène les chiffres : « Treize salariés, un centre aéré de 180 enfants, un accompagnement administratif quotidien… On rattrape ce que les services publics ne font plus : titres de séjour, CAF, logement. »
Au Comité Mam’Ega, fer de lance culturel et militant du quartier, des portraits de Césaire et Franz Fanon répondent aux cahiers de dessins d’enfants. Saïda anime l’atelier de l’après-midi : dessins et décoration de Noël. « On nous a coupé le robinet, on fonctionne presque qu’avec des bénévoles », souffle l’animatrice. « Dans les années 80, on avait la vie associative la plus dense de Marseille, se remémore Jean-Pierre Ega. Aujourd’hui, les financements ont été divisés par trois ou quatre. Les associations survivent, mais ne peuvent plus créer. »
Le sexagénaire, optimiste de nature, veut croire en « l’art et l’engagement des jeunes dans l’underground » qui maintiennent une forme de résistance. À l’espace culturel du quartier, Sabine, salariée depuis 2001, ouvre les portes d’un théâtre gratuit : « Beaucoup d’habitants ne se sentent pas concernés, pensent que ce n’est pas pour eux car ils n’ont pas les codes. Notre travail, c’est d’agir sur le long terme, avec les enfants qui seront les adultes de demain. »
« Les gens s’inquiètent pour leur frigo, pas pour les réseaux »
Derrière cet engagement perpétuel du secteur associatif, l’envie de se détacher des clichés. « Des journalistes ont essayé plusieurs fois de me faire dire que le souci ici c’est le trafic de drogue, pointe Nina. Mais je ne me suis jamais sentie menacée par les réseaux. Pourquoi je mentirai ? » Et de poursuivre, un brin agacé : « Si on a autant de racisme, de peur de l’islam, des quartiers nord, c’est aussi à cause des représentations médiatiques. »
Sur les réseaux de drogue, Mohammed réfute les discours dominants : « Le quartier était plus dangereux dans les années 70-80. Tu pouvais te faire cambrioler. Aujourd'hui, impossible avec les réseaux en bas des immeubles. » Le retraité va plus loin, mettant un point d’honneur à rappeler les vraies préoccupations des habitants de la Busserine. « Les gens s’inquiètent pour leur frigo, pas pour les réseaux. »
À l’association des locataires, Yamina, qui veille jusqu’à 19 heures pour dépanner ses voisins, abonde : « Le plus gros problème c’est l’absence totale d’entretien des logements », rappelle la retraitée, qui reçoit l’approbation de Naoufissa, 97 ans, doyenne du quartier. Quant au trafic de drogue, elle n’assure n’avoir « jamais eu de problème » avec les dealers. Et plaide pour le dialogue : « Il faut comprendre leur histoire, leur parcours, voir l’humain avant tout. » Elle se souvient d’un gamin guetteur « d’à peine 14 ans », giflé violemment par un policier : « J’ai cru que sa tête allait se décrocher. »
Cette politique du tout-sécuritaire, matérialisée par des tournées régulières de véhicules de police, pèse lourdement dans le quotidien des habitants. « Ici, on est au bled, comme à la maison. Mais le problème c’est la police », tranche Ibrahim, employé à la boulangerie du quartier. Un mal-être perceptible dans les rues, quand les guetteurs s’installent en bas des blocs, et lâchent des cris perçants à l’arrivée de la police. « Avec la répression on aura rien du tout », conclut, amère, Yamina.
À la Busserine, les fissures sont profondes, mais les forces vives ne manquent pas. Les abeilles géantes omniprésentes sur les murs prennent alors un autre sens : la force du collectif, la survie par la coopération entre associations. La métaphore parfaite pour un quartier qui, malgré la relégation, continue de butiner des fragments d’espoir.