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Pour les gays de passage en Mauritanie, l’espoir du départ vers l’Europe

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Beaucoup d’homosexuels maliens et sénégalais choisissent par défaut la Mauritanie comme première terre d’accueil. Une halte forcée, étape indispensable avant de fuir l’Afrique.

Les grands yeux sombres de Brahima sont fatigués. « Je suis en danger ici, je veux trouver de l’aide pour quitter l’Afrique », implore le jeune styliste, tailleur et couturier de 27 ans. Exilé malien, il vit à Nouakchott depuis juillet 2024. Dans son pays, trois ans et demi plus tôt, il est dénoncé par un voisin lors d’une fête. Frappé et insulté par les policiers, il est emprisonné pendant un an, avec treize autres de ses amis, tous gays. Leurs photos sont placardées partout dans Bamako. Sa famille l’abandonne. Il se retrouve à la rue, traqué, pendant deux ans et demi. « Mon propre frère me cherchait pour me tuer », raconte-t-il froidement. Avec l’aide d’un ami, il parvient à se procurer un billet d’avion pour la Mauritanie.

A son arrivée, il obtient le statut de réfugié pour un an auprès du HCR, le Haut-Commissariat aux Réfugiés. L’agence mauritanienne des Nations Unies mène un programme de réinstallation de personnes vulnérables depuis les « pays de premier accueil » (ici, la Mauritanie) vers des « pays tiers volontaires », d’Europe ou d’Amérique du Nord – excepté les Etats-Unis, la réinstallation y étant suspendue depuis le retour de Trump. Le HCR choisit, selon ses critères, les personnes éligibles à la réinstallation. Le dernier mot revient au gouvernement du pays d’accueil. 

"Je suis prisonnier de ma propre vie"

C’est l’espoir de Brahima : quitter l’Afrique. Pour aller où ? « Peu importe, sourit-il, je veux vivre dans un pays où je peux être à l’aise. » Seulement, aucune perspective ne semble se dégager. Il se rend au HCR toutes les semaines, sans réponse pour le moment. « Il me disent de revenir plus tard, qu’ils ont trop de demandes », déplore-t-il. Nous n’avons pas réussi à les joindre.

Paradoxe : le jeune homme ne fait pas partie des cas prioritaires. Pour Ely Bocoum, psychologue à la Croix-Rouge Française de Nouadhibou, ville frontière avec le Sahara Occidental, située sur une langue de terre au nord de la Mauritanie, « le HCR priorise les personnes infectées par le VIH, et celles qui sont déjà à Nouadhibou. » Brahima ne coche aucune de ces cases. Selon une étude, parue en 2021, la séropositivité semble pourtant être l’une des conditions sine qua non à la réinstallation dans un pays sûr. D’où la discrétion du HCR, qui ne communique pas sur ce sujet. Mais la rumeur circule, explique cette étude, et, poussés par la détresse, certains gays n’hésitent pas à s’exposer volontairement au VIH pour accélérer la procédure. 

Une vie aux aguets

La situation en Mauritanie est similaire à celle des pays frontaliers, Mali et Sénégal : l’homosexualité, en particulier masculine, y est criminalisée. Dans cette République Islamique, les gays y sont accusés d’actes contre nature. La loi prévoit la peine de mort « par lapidation publique ». Seule différence : dans les faits, elle n’est plus appliquée depuis 1987. L’homosexualité est taboue mais reste tolérée si elle est invisible. 

Pour Brahima, c’est loin de suffire pour vivre dignement. « Je reste toujours dans mon coin pour ma sécurité », explique-t-il. Après avoir été viré successivement, parce-que gay, de quatre familles chez qui il était domestique, il a trouvé un travail stable dans une petite boutique de tissus. Un salaire qui lui permet de se nourrir et de payer son loyer. En attendant des nouvelles du HCR, comme nombre d’homosexuels en exil, il reste coincé à Nouakchott. « Je suis prisonnier de ma propre vie », dit-il. 

Lors de ses premiers mois dans la capitale mauritanienne, il doit se débrouiller pour dormir le moins possible à la rue. Il utilise Grindr, la célèbre application de rencontre gay, pour demander à ses semblables de l’héberger pour une nuit ou plus. La plupart des hôtes accepte en échange d’un rapport sexuel. Pas toujours consenti. « Je suis obligé de baiser pour trouver un endroit où dormir », résume-t-il. Conscient d’avoir été violé à de multiples reprises, le jeune homme confie : « j’ai tout le temps envie de me suicider. »

"Les homos, je leur dis de partir. Ils sont rejetés ici. Ils n'ont pas leur place en Afrique."

Le cas de Brahima n’est pas isolé. L’état mental des exilés gays est alarmant, constate Ely Bocoum. « Ils sont traumatisés par ce qu’ils ont vécu », indique le psychologue. Entre autres des viols et des violences physiques. « Ils sont stressés, seuls dans leurs vies, certains sont amaigris et ne mangent plus. » La plupart des gays qu’il reçoit à Nouadhibou sont sénégalais et maliens, candidats à l’exil vers l’Europe. Beaucoup sont séropositifs. Un classique en Mauritanie, d’après les chiffres de l’ONUSIDA, où un homosexuel sur quatre est infecté par le VIH – cent fois plus que dans le reste de la population. 

Rejoindre « l’autre côté du monde »

Installée à son bureau, au milieu de cartons entiers de préservatifs masculins, Haoussa Mamadou Ndiaye est formelle : « les homos, je leur dis de partir, ils sont rejetés ici, ils n’ont pas leur place en Afrique. » Pour la responsable du centre de santé communautaire AGD (Association des Gestionnaires pour le Développement) de Couva, dans la banlieue Ouest de Nouakchott, « leur désir le plus profond, c’est de rejoindre l’autre côté du monde, Europe ou Amérique », éclaire-t-elle.

A son bureau, Haoussa Mamadou Ndiaye discute par texto avec un de ses patients

Quitter le pays est surtout, pour les gays, motivé par une question d’acceptation. Brahima est, en langue malienne, considéré comme un wobi, plus connus en Mauritanie sous leur appellation góor-jigéen, ce qui, en wolof, signifie littéralement « homme-femme ». Un homme que certains qualifient d’« efféminé ». « Ce n’est jamais accepté », dit Brahima, ému.

« Si vous vous affichez, on vous embarque, précise Haoussa Mamadou Ndiaye. Parfois, la police rafle les homosexuels devant témoins », relate-t-elle. Déjà placé deux fois en garde à vue, Brahima est à fleur de peau. « J’ai envie de libérer ma vie, de trouver l’amour, quelqu’un qui prenne soin de mon cœur », espère-t-il. Sa photo WhatsApp montre le dessin d’un homme à la peau noire, cheveux et vêtements roses, qui sanglote et, d’une main, se cache un œil. Autour de lui, des cœurs brisés, et cette question, écrite en blanc : « est-ce que tu sais pourquoi je pleure ? »

Élie Ducos / Soya Watt