• Reportage

« Quand j’étais gamine, j’allais me baigner là où il y a le parking aujourd’hui » : l’Estaque, le souvenir d’un hameau de pêcheurs

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Dix kilomètres séparent la Joliette de l’Estaque, ce quartier à l’extrême nord du littoral marseillais. L’ancien hameau de pêcheurs porte encore les stigmates d’une bascule économique. Là où l’industrie régnait jusqu’à la fin du XXᵉ siècle, sont désormais installés glaciers et cafés rénovés. Le port lui-même raconte un glissement : le littoral devient un décor où l’on navigue plus qu’un lieu où l’on travaille.

Prendre le bus 35 pour l’Estaque, c’est longer le boulevard Jacques-Saadé où hangars portuaires et bureaux vitrés se font face. En quelques virages, les grues se dissipent et laissent place aux mâts des voiliers. Le contraste est saisissant : au grondement des docks succède un village d’un autre temps. La route principale, construite sur la mer, se perd en ruelles. Elle est nommée Plage de l’Estaque, en souvenir du siècle passé où les platanes étaient léchés par les vagues. Les noms de rue sont évocateurs : rue de la Rascasse, des Scaphandriers, du Rouget.


Le chaudron de l’Estaque, mémoire de la pêche à la sardine

 

Dans l’ancienne Montée de la Sardine, une façade aux volets bleus interpelle. Au-dessus d’une imposante porte en bois de la même couleur, un fronton sculpté indique « Prud’homie de la pêche ». A l'intérieur, sous une lumière tamisée, Christian Frassani fait sa caisse. Le peintre contribue à documenter l’histoire de l’Estaque et de ses pêcheurs en faisant visiter le lieu bénévolement. « Le chaudron a été créé en 1903 pour que la teinture des filets soit moins dangereuse. Avant, les enfants de pêcheurs faisaient ça dans de grands braseros, ils se brûlaient et risquaient de provoquer des incendies. A l’étage du bâtiment vivait le prudhomme. » Ses mains caressent les pièces de bois des rouages sur lesquels s’enroulaient autrefois les filets teints et réparés. Sa paume frappe les piliers métalliques. On sentirait presque les effluves de résine d'écorce, qui servait à colorer la maille. 

 

En 2011, Christian a réalisé une exposition sur les 79 anciens pêcheurs professionnels de l’Estaque. « Tout ça a disparu, je voulais garder une trace des gens de la mer. J’ai peint les oursins, les bouillabaisses, leurs portraits, les paysages, et je les ai offerts aux enfants, aux petits-enfants de ces pêcheurs. » Aujourd’hui le lieu valorise le patrimoine historique estaquéen et soutient l’association Voile Impulsion, une école de voile à qui reviennent 30% des fonds générés par les ventes des expositions accueillies par le chaudron. 

"Tout ça a disparu, je voulais garder une trace des gens de la mer."

L’association propose des sorties en mer à des publics en situation de handicap ou en difficulté sociale, symbole d’un nouveau rapport à la mer. Aux pêcheurs de sardines qui nourrissaient le quartier et la ville ont succédé les professeurs de voile luttant pour un accès de chacun au loisir.

A l’horizon, au sud de l’Estaque, pointent les ferries du grand port de Marseille. ©Marion Lescuyer

A l’horizon, au sud de l’Estaque, pointent les ferries du grand port de Marseille. ©Marion Lescuyer 

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A l’horizon, au sud de l’Estaque, pointent les ferries du grand port de Marseille. ©Marion Lescuyer 

La flotte de Voile impulsion est amarrée au quai des pêcheurs administré par Leï Pescadou de l’Estaco (LPE), l’une des neuf sociétés à qui le Grand port maritime de Marseille loue le port.

La prud’homie de pêche de l’Estaque, témoin de l’histoire du quartier. ©Marion Lescuyer

La prud’homie de pêche de l’Estaque, témoin de l’histoire du quartier. ©Marion Lescuyer 

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La prud’homie de pêche de l’Estaque, témoin de l’histoire du quartier. ©Marion Lescuyer 

L’héritage de la pêche professionnelle

 

Sur le quai, lei pescadou - les pêcheurs en provençal - organisent une permanence les mercredis après-midi dans un petit hangar au ras de l’eau. Une assemblée de têtes blanches, sociétaires et membres du bureau, est attablée. Entre les casiers jaune vif où sont scotchées des photos des pescadous et les cannes accrochées des murs aux plafonds, des voix cassées et l’accent du sud résonnent. Un vieux moteur de bateau traîne sur le sol. Gérard, des pôles technique et pêche, ne sait pas quoi répondre lorsqu’on lui demande ce qu’il aime en mer : « Tout. La mer, c’est la mer. Quand je prends le bateau et que je pars en mer, je suis chez moi. On est neuf sociétés, ça fait 3 500 bateaux à l’eau. LPE par exemple c’est 300 sociétaires », s’exclame-t-il en pointant les trois lettres du logo des Pescadous sur sa veste. 

"Quand je prends le bateau et que je pars en mer, je suis chez moi."

« Ça a changé c’est sûr, il n’y a plus que deux pêcheurs de métier : Lul et Jourdan. Mais tous ces bateaux, c’est la preuve qu’il y a encore des passionnés de la mer. » Dans le petit hangar les têtes vont et viennent, les paluches se serrent ou les bises résonnent, parfois les deux. 

 

 « On s’est vus confisquer la mer »

 

Cette mutation, Margaret la voit d’un autre œil. Née à l’Estaque, l’ancienne institutrice se rappelle le temps où l’accès à la mer était possible. « Quand j’étais gamine j’allais me baigner là où il y a le parking aujourd’hui. C’était pas génial niveau pollution avec les industries qui louaient le littoral, mais ce n’était pas fermé. On avait un vrai accès à la mer. Il y avait même un passeur en barque qui nous emmenait pêcher, nous baigner, pour l’équivalent de quarante centimes. Je passais mes étés comme ça. » 

 

Nostalgie et colère pointent dans sa voix. Lorsque les usines ont fait faillite dans les années 80, les grands acteurs portuaires ont transformé l’espace et ont fermé l’accès à des lieux devenus espaces de marchandise. 

« On s’est vus confisquer la mer », conclut-elle, amère. Là où, autrefois, la mer nourrissait des emplois et des rituels, la conteneurisation et la plaisance apportent de nouvelles temporalités et de nouveaux publics.

 

Se réapproprier le littoral

 

Dans ce basculement émergent des combats variés. Depuis plusieurs années, des habitants se regroupent pour défendre un accès ouvert au littoral, aujourd’hui découpé entre infrastructures, clôtures et zones interdites.Le collectif « Rendez la digue » en a fait son mot d’ordre : rouvrir la digue du Large, ce rempart de sept kilomètres qui protégeait autrefois la rade, où l’on se promenait, baignait, pêchait encore à la fin du siècle dernier. Pour eux, retrouver la mer passe d’abord par la possibilité d’y marcher, de s’y rafraîchir lorsque les fortes chaleurs frappent Marseille et saturent les rares plages.

Aux pieds du quai de la lave et du DRASSM, le port de plaisance accueille 3500 bateaux. ©Marion Lescuyer

Aux pieds du quai de la lave et du DRASSM, le port de plaisance accueille 3500 bateaux. ©Marion Lescuyer 

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Aux pieds du quai de la lave et du DRASSM, le port de plaisance accueille 3500 bateaux. ©Marion Lescuyer 

A travers les discussions autour du projet Grand Estaque, né en 2020 de la rencontre entre la Ville, le Grand Port maritime et les citoyens, le même désir s’exprime. On y imaginait une transition douce entre village et port, des cheminements piétons, davantage de transports pour relier le centre de Marseille, des points d’accès directs à l’eau, une continuité du front de mer qui reconnecterait enfin les habitants à leur rivage. Mais le projet s’est essoufflé. Ceux qui y ont participé parlent d’une impression d’abandon, d’un dossier « mis sous le tapis » au profit d’autres secteurs de Marseille, plus au sud, mieux dotés, plus visibles.

 

Un morceau d'histoire industrielle

 

Dans ce paysage où les grilles s’accumulent, l’accès à certains lieux devient acte de résistance. Philippe, l’un des compagnons du Saga, le plus grand sous-marin civil au monde, le voit ainsi. Il rappelle que le sous-marin conçu par Cousteau à l’Estaque, son hangar, et le « camembert » un bâtiment voisin, formaient autrefois un ensemble vivant, un morceau d’histoire industrielle et maritime partagé par tout le quartier. Jusqu’à il y a peu, maintenir ces espaces ouverts, continuer d’y accueillir des visites, des ateliers, des moments de vie, c’était pour eux une manière de refuser l’effacement face à un projet de démolition émis par le GPMM. Philippe parle volontiers de l’Estaque. « Ce village c’est une putain de lumière, les chichis, les meilleurs pains au raisin et surtout une capsule temporelle ».

 

L’Estaque n’est plus le hameau de pêcheurs d’autrefois. Derrière les portes bleues de la prud’homie, au fond des hangars ou sur les barquettes à l’entrée du port, subsiste une mémoire que de rares anciens refusent de voir s’effacer. L’Estaque n’est pas une exception, ce qui s’efface ici, entre clôtures, loisirs et nouveaux usages, raconte une transformation plus vaste de nos littoraux. Partout, les villages ouvriers deviennent des décors, les ports de travail glissent vers la plaisance et la conteneurisation rendant nostalgiques les plus âgés et orphelins d’un pan de leur histoire les plus jeunes. 

 

Marion Lescuyer