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- Portrait
Jonathan Luciani, tout foi tout flamme
Son nom claque comme celui d’un parrain de la pègre marseillaise. Pourtant, Jonathan Luciani, 45 ans, n’impressionne pas par son gabarit. Mince, petit, il s’installe lentement sur sa chaise. Une casquette vissée sur le crâne cache de rares cheveux. Il a un regard rieur et sombre, qui semble toujours prêt à s’enflammer. Ce Corse juif, fils d’un père vendeur de meubles ー avec qui la relation est tumultueuse ー et d’une mère au foyer, commence au bas de l’échelle. « L’école m’a mis dehors, se souvient-il. Je me suis vite intéressé aux métiers de la restauration, ça gagnait pas mal et on avait l’air de bien rigoler. »
A 14 ans, convaincu qu’il a trouvé sa voie, il passe son CAP dans un lycée hôtelier qu’il rate une première fois, puis le repasse et l’obtient en candidat libre. Le jeune homme commence sa carrière dans un rade du Prado, fréquenté par le milieu : L’Octopussy. « J’ai adoré l’ambiance voyoucratie, j’ai commencé ma carrière en servant à boire aux mafieux, raconte-t-il, fanfaron. J’étais obnubilé par Tony Montana. » S’il avoue avoir “joué” avec la loi, il nie avoir trempé dans les trafics de la cité phocéenne.
« Un bon service, ça doit chauffer »
Vaisselle, balais, poubelles : le jeune barman apprend vite. En service, ça hurle, ça transpire, ça vit. Et lui veut ça : le bruit, la sueur, la tension. « Un bon service, ça doit chauffer. » “Jo” grimpe vite. Dix ans après ses débuts, le voilà directeur de La Villa Massalia, un hôtel quatre étoiles des quartiers cossus de Marseille. « Au lycée hôtelier, j’avais dit à un chef de rang que je deviendrai maître hôtelier. Il m’avait répondu : “Dans tes rêves”. »
Qu’à cela ne tienne. L’établissement tourne à plein régime. Aux soirées du Mama Shelter qu’il dirige ensuite, ce fan de rap fait venir ses idoles : IAM, la Fonky Family, Oxmo Puccino. L’argent coule à flots, l’alcool aussi. Jonathan enchaîne les soirées et les filles ー pourtant marié et père de famille. L’homme se bat souvent, pour un oui ou pour un non. « Quand Jonathan s’énerve, il ne fait pas les choses à moitié, raconte Mathieu Dugas, chef des cuisines du groupe Alphonse & Jean, qui l’a rencontré lors de ces soirées au Mama Shelter. A de nombreuses reprises, j’ai dû intervenir pour éviter que ça ne dégénère. Son côté mec de quartier revenait souvent. » Le tempérament impétueux de Jonathan fait des dégâts autour de lui. « J’étais à la dérive, complètement, avoue-t-il la voix serrée. Si ma femme ne m’avait pas aidé, j’aurais fini alcoolique. »
« Je suis dur au mal, je ne voulais pas aller voir le médecin »
Las de cette vie de débauche, il quitte le monde de la nuit et rejoint le groupe Alphonse & Jean, auquel appartiennent les restaurants du Vallon des Auffes. Jo est fier d’avoir réussi à ne pas sombrer : « Entre l’alcool et ma famille, j’ai préféré ma famille ». Petit à petit, il remet le pied à l’étrier et devient directeur général de Chez Jeannot. En sa nouvelle qualité de patron, Jo exige de ses salariés le meilleur d’eux-mêmes. « Il est comme un mentor, décrit Mathieu Dugas. Dur avec ses collègues, avec ce côté tonton corse un peu taiseux, à faire peu de compliments mais à en faire au bon moment. »
Après avoir joué avec, Jonathan va subir un retour de flamme. En 2020, il souffre de maux de ventre. « Je suis dur au mal, je ne voulais pas aller voir le médecin, confie-t-il. J’y suis allé pour rassurer ma femme. » Le diagnostic tombe. Cancer du côlon. « Je savais qu’il allait y avoir une couille », sourit-il sans trop de joie. Le patron perd du poids et ses cheveux. Il prend ses distances avec la restauration, tout en restant un conseiller indispensable dans la gestion de l’établissement. Sa femme, Claire, l’accompagne dans les traitements, les hôpitaux, les jours sans force. « J’y arrive mieux grâce à elle », avoue-t-il.
Dans la maladie, une nouvelle flamme réanime Jonathan Luciani : la religion. Bien que juif, il se convertit au catholicisme. Pas de grande révélation mystique à la Sacré-Coeur, non. Plutôt un embrassement des valeurs chrétiennes, face à un “communautarisme juif” qu’il avait “de plus en plus de mal à supporter” ー selon sa perception personnelle.
Les prières remplacent les verres, le silence de l’église succède à l’aboi des cuisines. « Le christianisme m’a porté dans ces moments difficiles. Maintenant, je vais à la messe tous les dimanches avec ma fille, confie-t-il. J’ai même été baptisé en 2024. » Dans ses malheurs, l’ancien patron garde la rage qui l’a construit. Que ce soit face à des salariés récalcitrants ou face au cancer, il n’a jamais “eu peur de se battre”, mais sait se calmer : « J’essaye de me canaliser pour mes proches. J’ai beaucoup inspiré la peur, je préfère désormais inspirer le respect ».
Jonathan Luciani, à Marseille, le 28 octobre 2025.
Jonathan Luciani, à Marseille, le 28 octobre 2025.
« Jonathan est devenu un grand sage, estime Mathieu Dugas. Il vit avec ses démons, mais n’a heureusement pas basculé dans les conneries. Face à la maladie, il a appris à vivre pour lui-même, pas que pour son métier. Et ça l’a changé profondément. » Un apaisement qui conduit même Jonathan à se réconcilier avec son père. « On s’est retrouvés après des années d’une relation gelée, silencieuse, confie Joseph Luciani. Lorsqu’il était jeune, je n’ai pas su lui montrer la tendresse, le soutien qu'un fils est censé recevoir. Il a toujours cherché à me montrer ce dont il était capable. Et récemment, j’ai enfin réussi à lui dire à quel point j’étais admiratif de son travail, de ce qu’il a accompli. »
Jonathan prend désormais soin de mieux s’occuper de son foyer, va conduire le petit au foot ー malgré l’amour de celui-ci pour le PSG. Quand il parle du passé, il ne le renie pas. Pour ce qui est du futur, Jo ne manque pas de projets. Se soigner évidemment, mais aussi développer les marques des restaurants du Vallon des Auffes, dont il souhaite décliner la cuisine sous forme de soupes et de conserves, et faire rayonner la marque Fonfon à l’international. « J’aspire surtout à enseigner mon savoir-faire, pour que toute l’équipe se débrouille sans moi. »
« Un mec comme Jean Imbert, ses étoiles doivent lui être retirées »
Et insuffler de nouvelles dynamiques dans ses cuisines : « J’ai toujours eu à cœur d’accorder du bien-être à mes salariés. Dès que je constate du harcèlement, de l’homophobie, je sévis. Dans notre secteur, il y a encore trop d’impunité. Un mec comme Jean Imbert [ancien chef du Plaza Athénée accusé de violences conjugales, NDLR], ses étoiles doivent lui être retirées. Nous, restaurateurs, avons une responsabilité sociale ».
L’entrevue est finie. Jonathan Luciani se lève, ajuste sa casquette, puis s’éloigne lentement. Le feu est toujours là, il brûle encore. Il éclaire au lieu de consumer.
Emilien HOSTYN