L’enfer silencieux des femmes migrantes victimes de violences
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Publié le : 01/05/2025
Exilées, exploitées, réduites au silence. En Mauritanie, les femmes migrantes subissent au quotidien des violences conjugales, sexistes et sexuelles. Alors que l’État reste passif, des associations se battent pour offrir soins, écoute et protection.
Alima*, 19 ans, pensait trouver à Nouakchott une terre d'exil. Mais, après avoir fait confiance au mauvais passeur , la jeune malienne a vu ses rêves se briser. C'est à l'âge de 15 ans que l'adolescente prend la décision de quitter son village. “Dans ma famille, on est très nombreux, alors si l'on mangeait une fois par jour c'était un jour de fête", confie-t-elle avec émotion.
"Je n'avais pas de jours de congés. Je travaillais 24h/24 et 7j/7"
Après sa traversée, Alima* trouve un travail en tant que domestique dans le quartier de Sebkha. Un boulot déniché par le passeur qui prend très vite des airs de contrebandier. "Il me jurait que ma famille recevait mon salaire tous les mois", explique-t-elle d'un ton innocent. Sans contact avec ses parents, l'adolescente, mineure à l'époque, est isolée.
"Je ne pouvais pas écrire à mes parents. Je ne connaissais personne...", confie-t-elle. Très vite, Alima* jongle entre ses heures de ménage et la garde des trois enfants de son employeur. "Je n'avais pas de jours de congés. Je travaillais 24h/24 et 7j/7", ajoute-t-elle. En quelques semaines, les violences verbales et physiques deviennent quotidiennes. "Si je ne répondais pas assez vite à mon employeur, je me faisais insulter et tabasser dans la foulée", confie Alima* avec émotion. Après plusieurs altercations violentes, Alima rencontre un collectif de migrantes.
Des victimes nombreuses, mais des chiffres absents
Derrière les hématomes, les bénévoles se mobilisent et s'unissent pour défendre les droits des victimes. Parmi ces femmes engagées figureZeïnabou Mint Taleb Moussa est l'une d'entre elles. Au cœur du quartier E-Nord, un quartier riche de Nouakchott, Zeïnabou, présidente de l'AMSME (Association mauritanienne pour la santé de la mère et de l’Enfant), accueille les victimes depuis plus de vingt ans. "À l'époque, on ne pouvait pas en parler. On nous considérait comme des opposants au pouvoir", se rappelle-t-elle en rangeant les derniers rapport d'activités sur son bureau. En Mauritanie, les femmes migrantes sont particulièrement sujettes aux violences verbales physiques et sexuelles. Et, 66 % des Mauritaniens pensent qu'elles relèvent du domaine privé.
"Ces violences sont systémiques"
Depuis la création de son association, la Mauritanienne a construit huit centres d'hébergement d'urgence dans tout le pays. Ces centres deviennent le refuge de nombreuses victimes, mauritaniennes ou migrantes. En 2023, plus de 968 personnes, majoritairement des femmes, ont été prises en charge par l'association pour des faits de violences conjugales, sexuelles ou des mariages forcés. Parmi elles, 331 étaient des mineurs. "Dans ces centres, on les soigne, on les prend en charge psychologiquement, on les aide professionnellement...", explique la présidente. Sans papiers, ces migrantes jonglent entre jobs non rémunérés et abus à répétition de la part de leur employeurs. "Ces violences sont systémiques", ajoute Zeïnabou. Pourtant, aucun chiffre officiel ne permet d'en mesurer l’ampleur au plan national. Et, l’État mauritanien reste silencieux sur le sujet. Ce sont donc les associations locales, comme l'ASMSE et tant d'autres, qui documentent, soignent et recueillent leurs témoignages.
Le 1013, une ligne d'écoute gratuite
Quand la victime n'est pas prête à partir, elle peut contacter le numéro vert. Le 1013 - équivalent du 3919 en France - est une ligne d'écoute où les bénévoles, formés à l'accompagnement des victimes de violences sexistes et sexuelles, recueillent les témoignages et récits de ces femmes pressurisées. "La ligne d'assistance est destinée aussi aux enfants. Ce numéro de signalement est gratuit pour tous les opérateurs et ouvert 24h/24 et 7j/7 depuis 2010", précise la présidente.
En 2023, le 1013 a comptabilisé plus de 400 appels. En vingt ans, l'ASMSE a construit une dizaine d'antennes dans le pays (déjà dit plus haut, sauf qu’il était fait état de huit centres seulement), de Néma à Nouakchott en passant par Tintane, Aioun ou encore Aleg, notamment sur la route reliant le Mali à Nouakchott. "La migration se développe de plus en plus, alors on accueille bien plus de migrantes qu'avant. Dernièrement, on a pris en charge plus de 500 femmes à la frontière avec le Mali", raconte Zeïnabou avec tristesse. Et, ces derniers mois, face aux exactions de l'armée et à la menace terroriste, des dizaines de milliers de Maliens ont trouvé refuge en Mauritanie.
En octobre dernier, le ministre de la Défense, Hanena Ould Sidi dénonçait un "flux de réfugiés sur le territoire mauritanien ayant atteint un seuil critique". Et, de nombreuses Maliennes ont tenté la traversée vers Nouakchott. Fatoumata Coulibaly, 71 ans, s'occupe de ces femmes à travers son association . Dans la commune de Sebkha, banlieue dans le nord de la ville, elle accueille, héberge et défend jusqu'au tribunal ces victimes, mutiques et craintives, depuis près de six ans. En 2023, l'association en a accueilli plus de 300. Mais là encore, les obstacles sont nombreux. Procès-verbaux mal expliqués, manque de traduction, lenteurs judiciaires... Face au mur de la loi, ces femmes peinent à se défendre. "Une femme mariée et migrante a subit un viol. En le dénonçant, elle a été emprisonnée pour "adultère" car elle était mariée. Elle ne connaissait pas ses droits, se désole Fatoumata. Alors, on travaille avec une avocate qui, gratuitement, défend ces femmes". Souvent, porter plainte est un parcours douloureux qui n'aboutit que rarement à une sanction. Après des mois à subir les coups de son employeur, Alima* a trouvé un nouveau job de femme de ménage à la Cité Plage à l'ouest de la ville, avec l'aide d'une association.
Aujourd’hui encore, des milliers de jeunes filles comme Alima* franchissent les frontières, la peur au ventre, l’exil en tête. Elles n’ont souvent que leur prénom pour bagage, et face à elles, des murs de silence et des lois qui les trahissent. Alors, derrière le mur judiciaire, bénévoles et victimes s'unissent dans l'espoir de mettre fin, un jour, aux violences envers les femmes migrantes.