• Reportage

L’habitat indigne à Marseille : l’enfer des habitants du 85 boulevard Viala

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En janvier 2024, l’ancien policier Gérard Gallas, marchand de sommeil du 15e arrondissement de Marseille, a été condamné pour avoir loué des logements insalubres à des personnes vulnérables. Depuis son arrestation et l’arrêté de mise en sécurité du 29 octobre 2025, les occupants du 85 boulevard Viala, dans le quartier de la Cabucelle, continuent de vivre dans des conditions déplorables.

« J’en peux plus, franchement je vous jure j’en peux plus », s’exclame Majid Amri, locataire du premier étage du 85 boulevard Viala, situé dans le quartier de la Cabucelle, dans le 15e arrondissement de Marseille. Depuis les années 1980, le sexagénaire occupe un logement insalubre « envahi par les cafards ». Fuites d'eau récurrentes, moisissures, fils électriques à nu et tuyauteries défectueuses, absence de système de chauffage. Ces conditions de vie indignes façonnent le quotidien des habitants du bâtiment. 

 

Gérard Gallas, ancien policier, a été condamné en janvier 2024 pour avoir « industrialisé », selon les mots du parquet, la location de plus de 100 pièces insalubres à des personnes vulnérables. Il dispose de « 24 mois pour rénover et reloger les occupants du bâtiment », soit au moins neuf personnes dont la moitié sont sans-papiers, depuis l’arrêté de mise en sécurité grave pris par le maire de Marseille le 29 octobre 2025. Cet arrêté a notamment interdit l’occupation du numéro 85. Depuis la découverte du lieu par la Ville, aucune évacuation et aucun relogement d’urgence n’ont été proposés aux habitants.

« Je suis fatigué, c’est triste, c’est vraiment triste » 

 

Sur le boulevard Viala, calme ruelle jalonnée d’écoles et de résidences, rien ne présage l’enfer vécu par les habitants du numéro 85. Derrière une grille noire entrouverte, une cour semble abandonnée. Au sol, un matelas, des chaussures usées, des meubles détruits. Et pourtant, du linge sèche et un vélo est posé contre le mur, témoins d’une occupation des lieux. Certaines portes, fines cloisons de bois effiloché, sont cadenassées. Des fils électriques pendent le long du mur décrépit. 

 

Au rez-de-chaussée, Festos, arrivé du Nigeria en 2019, occupe une pièce de 10 m². Avant la condamnation de Gérard Gallas, il devait au policier 400 euros de loyer mensuel, une somme considérable compte tenu des faibles revenus rapportés par ses petits boulots. Dans la pièce baignée dans le noir, un lit et quelques livres empilés occupent tout l’espace, duquel émane une lourde odeur de renfermé. Un rideau sépare la chambre de la kitchenette et de ce qui sert de salle de bain. Les murs y sont grignotés par l’humidité, les tuyauteries sont rouillées, les toilettes fuient, les dalles sont cassées. Lorsqu’il déplace le rideau de douche moisi pour montrer l’état de la cabine, des cafards et puces de lit se précipitent vers l’une des nombreuses failles qui strient le mur.

Festos a eu connaissance de ce logement lorsqu’il vivait à la rue. « On m’a présenté à Ali », Ali Faissoili Aliani de son nom complet, le bras droit du policier, reçu en appel à la Cour d’Aix en septembre. Il était chargé de récupérer les loyers « avec violence, surtout quand on ne pouvait pas payer pas à temps », explique Festos, le regard vide. « Alors, il cadenassait la porte et on dormait à la rue… Je suis fatigué, c’est triste, c’est vraiment triste », confie-t-il à voix basse. « Le pire dans tout ça, c’est l’expiration de mon récépissé pour ma demande de titre de séjour. On fait ce qu’on peut, on apprend le français, on essaye de travailler, on veut juste vivre dignement mais ça semble impossible », raconte le Nigérian. Il sort d’une pochette différents documents, attestant de ses démarches administratives : « On m’a juste dit que ma demande de logement social avait été rejetée ».

 

"Il cadenassait la porte et on dormait à la rue."

 

Chez Majid, même odeur que dans les autres logements, du fait de l’absence d’aération et des fenêtres condamnées. En situation de handicap, le Kabyle ne peut pas travailler et l’allocation adulte handicapé (AAH) de 400 euros ne lui suffit pas pour manger. « Je me rends aux Restos du Cœur pour me nourrir », explique-t-il. A l’évocation du nom de Gérard Gallas, Majid se crispe : « Ne me parlez pas de lui, ce criminel ! ». Selon lui, l’ancien policier l’a harcelé pour récupérer l’appartement de 20 m², le mettre en son nom et le séparer par une cloison pour mettre deux pièces à la location, à l’instar des autres logements du bâtiment. « Parfois, l’électricité et l’eau sont coupées pendant deux semaines », poursuit-il. 

Festos, l’un des occupants du 85 boulevard Viala, montre les moisissures qui essaiment sur les murs de son logement de 10 m2 ©Diane Villemin

La douche se trouve dans la cuisine, qui fait également office d’entrée. Bouteilles de shampooing et boites de café cohabitent sur un rebord au papier peint déchiré. Dans la pièce d’à côté, la télé est allumée en continue. Le vieil homme secoue la tête : « C’est pas une vie ça ».

D’autant plus que de nouveaux locataires arrivent, victimes d’un nouveau marchand de sommeil. Fatima*, arrivée des Comores cette année, étudie la biologie. A 29 ans, la jeune femme s’est installée en septembre dans cette chambre de 10 m² et paye son loyer de 200 euros à un homme qu’elle n’a jamais rencontré. Tout s’est fait par le bouche à oreille. 

« C’est une situation de repli, je cherche autre chose. Tous les éviers sont bouchés, les murs et les plafonds sont moisis… », explique-t-elle. 

 

La voisine cinquantenaire, elle aussi venue des Comores, habite avec son mari une pièce de 15 m², séparée en deux par un meuble. Aucune lumière n’entre dans le logement occupé depuis 7 mois. 

« L’électricité a été coupée, on vit dans le noir. » Elle craint surtout l’arrivée de l’hiver : « Nous n’avons pas de chauffage, il fera bientôt très froid, et avec l’humidité je ne sais pas comment on va s’en sortir. »

Des faits connus depuis plusieurs années 

 

A Marseille, plus de 40 000 logements sont considérés comme indignes, selon la Fondation pour le Logement des Défavorisés, c'est-à-dire présentant des risques pour la santé ou la sécurité des occupants. 

 

Le rapport de visite de la Ville de Marseille de l'immeuble du boulevard Viala, réalisé le 23 mai 2025 par le service communal d’hygiène et de santé, fait mention des « risques de chute de matériaux sur les personnes », des « descentes d'eau pluviales déformées avec risque de dégradation des murs », et d’« équipements vétustes avec risque d’électrisation et d'électrocution ». 

 

"Nous n’avons pas de chauffage, il fera bientôt très froid."

 

Pourtant, contrairement aux occupants évacués en juin du 179 boulevard Salengro (13015), bâtiment également loué par Gérard Gallas à des personnes en situation de précarité, les habitants du boulevard Viala n’ont pas été pris en charge temporairement par la Ville. 

 

Depuis la prise de connaissance des conditions de vie par la Ville et malgré la condamnation du marchand de sommeil, la situation stagne. Les loyers illégalement amputés aux occupants du numéro 85 ne leur ont pas été restitués alors que la loi y oblige le bailleur. Les divers services contactés (Service d’Hygiène de la mairie, élus, Département, AGRASC, ADIL, ARS, Préfecture) n’ont pas donné suite à nos sollicitations et ont assuré ne pas avoir connaissance du dossier. 

 

Diane Villemin

 

*Prénom modifié pour préserver l’anonymat de la personne.