• Portrait

À Marseille, le Panier dégarni

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Fondé il y a 2600 ans, le quartier marseillais du Panier, longtemps perçu comme populaire et vivant, peuplé d’artisans, de familles modestes et de commerces de proximité, change de visage. Devenu le repaire pour des touristes et pour des multipropriétaires, le Panier est de plus en plus déserté par les habitants lassés par la carte postale qu’il est devenu.

Début décembre, le vent s’engouffre dans les ruelles étroites du Panier. L’air rugueux sent la pierre froide et le sel de la mer venant du vieux port. Les guirlandes de Noël sont tendues entre les façades colorées mais n’illuminent que des terrasses vides. Les rideaux métalliques des commerces sont tirés et les restaurants sonnent creux. Le plus ancien quartier de Marseille, celui dont on raconte qu’il a vu naître la ville, se retrouve soudain immobile, figé, comme après un spectacle terminé trop tôt.

“Regardez cette place, elle était emblématique et est complètement vide aujourd’hui”, souffle Rémi, 70 ans, membre du comité d’intérêt du quartier. Assis dans son bar habituel place de Lenche, il se souvient ce que ses amis lui disent : “Le Panier, c’était formidable ! Maintenant c’est devenu Montmartre, et l’hiver c’est le désert ” déclare-t-il en avalant une gorgée de bière. “La plupart des petits commerces ont disparu, remplacés par des snacks ou des trucs pour touristes”, regrette Rémi. “Avant, on avait même un luthier ici. Mais il a pris sa retraite et a été remplacé aussitôt par une boutique pour touristes”

“On ferme au mois de janvier comme les trois quarts des commerces ici”

Si le quartier est réputé pour son authenticité et son dynamisme, il perd son âme à cause du surtourisme. “Il y a quand même six bateaux de croisière par jour qui accostent sur le port en été”, soupire Thalie Cardo, galeriste dans le Panier depuis plusieurs années. Dans son espace où l’odeur de peinture fraîche rencontre celle du parquet ciré, elle décrit ces journées torrides où les vacanciers submergent les rues étroites du Panier. “Ils viennent en groupe de 100 ou 150 personnes, suivent leur guide avec une pancarte. Ils s’arrêtent deux minutes, prennent une photo et repartent. Je crois qu’ils transforment l’ambiance. Avant, j’avais une clientèle plus sélective et curieuse”. Illan, vendeur au magasin de pétanque “ la Maison de la boule”et habitant du quartier confirme sans détour : “ Le Panier est devenu un quartier de touristes.Quand il n’y en a pas, le quartier est mort. Aujourd’hui je suis l’un des seuls commerçants ouverts par exemple”, lâche-t-il en ajoutant des portes clefs au présentoir de sa boutique. D’autres vivent le même combat comme Louise et Sarah qui travaillent dans le restaurant “ Le Comptoir aux Huiles” : “On ferme au mois de janvier comme les trois quarts des commerces ici. Notre clientèle c’est 70% de touristes qui ont trois heures montre en main pour visiter la ville ”. Malgré ce phénomène, le Panier reste attrayant. Pour Jeannine et Laure, venues de Bourgogne, ce quartier est incontournable: “on voulait voir le vieux Marseille, c’est notre référence avec les films de Marcel Pagnol”

80 % des logements dans le centre ancien appartiennent à des multipropriétaires

Au fil des années, le Panier est resté un symbole de la cité phocéenne. Il est en pleine gentrification ce qui expliquerait cette évolution à double tranchant. Un quartier qui se vide puis se remplit par des milliers de touristes. La flambée des prix immobiliers en serait une des raisons, 46% d’augmentation en dix ans. Les petites surfaces, autrefois abordables pour les familles modestes ou les jeunes couples, deviennent intouchables. Cette hausse est constatée par les anciens habitants, 
“ Maintenant c’est très difficile de trouver un appartement et en plus c’est très cher pour ce que c’est. Il y a beaucoup de vis-à-vis, dus aux rues étroites”, regrette Françoise, âgée de 80 ans, essoufflée par son gros sac de course tenu par la main. 

Le quartier est désormais massivement détenu par des multipropriétaires. D’après une récente étude de l’Insee, 80 % des logements de particuliers dans le centre ancien leur appartiennent, contre 75 % à l’échelle de Marseille. L’étude parle d’une “concentration de la propriété immobilière” motivée par la “rentabilité locative”. Un système désavantageux pour les habitants de Marseille à la recherche d’un logement. Beaucoup d’appartements du Panier ont été transformés en Airbnb pendant des années, jusqu’à l’entrée en vigueur de la réglementation récente. Depuis le 1ᵉʳ octobre 2020, si un propriétaire souhaite louer sa résidence principale à Marseille, la réglementation Airbnb oblige à s’enregistrer à la mairie de Marseille et interdit de louer plus de 120 jour par an.

Cette transformation ne date pas d’hier. Elle a pris racine dans les années 1990, sous les mandats de Jean-Claude Gaudin, maire de 1995 à 2020. La municipalité de droite de l’époque affichait une volonté forte de “transformation sociale” et de “revalorisation” du centre-ville, alors très populaire et terre d’accueil de toutes les vagues d’immigrations successives. Cette politique a favorisé la réhabilitation d’immeubles anciens, l’arrivée d’investisseurs et la gentrification lente mais régulière du Panier. “Beaucoup de propriétaires ont acheté ici pour la rentabilité”, confirme Cyrine Sabeure, agent immobilier de Gamma Immo dans le Panier. “Des Parisiens, des Anglais, des gens du Nord arrivent pour acheter ou louer. Ils aiment le côté historique, le charme, la convivialité”, rapporte-t-elle. Selon l’agent immobilier, la gentrification participe à l'essor et à l'embellissement du Panier.

Entre tensions et embellissement 

Paradoxalement, malgré cette transformation accélérée, un esprit de village subsiste. On se salue encore. On se reconnaît. On partage un sourire et quelques mots, au détour d’un escalier étroit ou au bord de sa fenêtre. “Il y a toujours une ambiance de quartier, tout le monde se connaît et surtout on mange bien, il y a pas mal de bons petits restaurants tenus par des jeunes”, relève Anna, gérante du café Wago installée au Panier depuis 18 ans . “C’est un quartier devenu bien plus vivant qu’avant, il y a plus de commerces, certes dédiés aux touristes mais avant c’était un peu mort, il y avait de nombreux locaux disponibles, puis ce n’était pas un quartier où le gens se baladaient ”, affirme-t-elle en tenant son café bien chaud pour se réchauffer les mainsElle constate aussi une diminution de l’insécurité : ”Il y a  moins de pickpockets et le trafic de stupéfiants s’est calmé”. Des propos rejetés par le comité d’intérêt du quartier : “Il y a encore quelques mois, il y a eu deux morts à cause du trafic de drogue ici ”. Le narcotrafic aurait seulement changé de visage, “Il y a vingt ans c’était la mafia dorénavant ce sont des jeunes qui se cachent dans les petites rues pour vendre leur drogue”, tranche Françoise.

​​Dans ce quartier qui oscille entre désert d’hiver et marée humaine estivale, la gentrification n’est plus une tendance : c’est une mécanique installée depuis vingt-cinq ans. Ce phénomène touche aussi d’autres quartiers populaires de Marseille comme Noailles, le 3ème arrondissement où des grattes ciel voient le jour à côté de logements modestes.