Mauritanie : entre attente et deuil, la vie suspendue des familles de disparus
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Publié le : 12/05/2025
Alors que la Mauritanie est devenue le principal point de départ de la route migratoire vers les Canaries, ses ressortissants n’hésitent plus à tenter la périlleuse traversée de l’Atlantique. Les proches des disparus en mer témoignent.
Les mains serrées sur son téléphone, Fatimata Djibi Dia ne lache pas des yeux la photo de son fils. Dans un silence assourdissant, elle caresse du regard l’image de celui dont elle ne peut parler, aujourd’hui encore, qu’au présent. Ce silence, elle l’affronte depuis le 13 février 2024. Celui laissé par la disparition de son fils - Fodé Bubu Djindo - sans trace, sans mot. “Depuis qu’il nous a quittés, on n’a pas de nouvelles. Je vis dans un choc. Un grand choc”. Enveloppée dans son voile blanc aux motifs rouges, elle se remémore la dernière fois qu’elle a vu “bébé”, heure par heure. “Il vivait chez mon frère à Arafat. Il y travaillait la mécanique. Tous les weekends, il venait nous voir à la cité.” Un rendez-vous auquel son cadet n’a jamais manqué. “Un jour, il est venu. Je sentais que quelque chose le travaillait. Quelque chose qu’il voulait me dire. Mais il m’a juste dit bonne nuit. Et il est parti.”
Six jours plus tard, Fatimata a compris l’envers de ces mots. Un appel de son frère l’alerte : son fils n’est jamais rentré. Puis sa fille reconnaît, “Bébé est parti clandestinement dans les pirogues. Mais il m’a demandé de ne pas te le dire, tant qu’il n’est pas arrivé.”
Le 13 février 2024, deux embarcations ont quitté la Mauritanie à destination des Canaries. L’une a fait demi-tour et est revenue au Maroc. L’autre reste sans nouvelles. Sur cette route de l’Atlantique et des Canaries, 1 084 personnes ont perdu la vie en 2024, selon les chiffres du HCR. Le regard marqué par l’attente et le ton grave, Fatimata analyse ce départ, “Il a fait ça par jalousie. Son frère a réalisé quelque chose. Lui il gagne peu d’argent, et il me voit vieillir. Alors il est parti.” Si l’espoir de la maman mauritanienne vacille, elle est aujourd’hui membre de l’association SOS Immigration Maghreb* - un collectif qui rassemble une centaine de parents de disparus dans la traversée, à Nouakchott. Impliquée, elle lutte pour dissuader les candidats à l’exil. “Je n’autorise aucun garçon à passer le cap de l’immigration clandestine”.
“Moi, je garde toujours espoir”
La Mauritanie constitue un point de départ pour de nombreux migrants, venus de toute la région d’Afrique du Nord. Si le pays a connu ces dernières semaines un afflux de candidats à l’émigration vers l’Europe, ici, tout le monde semble connaître un proche disparu. Et quand le deuil est retardé par l’incertitude du sort, l’espoir s’érige en seul refuge.
Dans sa longue tunique bleue, Amadou Diop n’a pas de doute. Ce jeune mauritanien est sans nouvelles de sa cousine - Fatimata Mariam Abou Diop - depuis le 19 juillet 2024. “Elle était l’aînée de son père, et l’unique de sa mère. Elle a pris la décision de partir, avec ses deux fils. Moi je garde toujours espoir. Jusqu’à l’instant où l’on parle, je crois qu’elle est en vie”. Et si Amadou est si sûr de lui, c’est qu’il a découvert une courte vidéo Tiktok cinq jours après son départ - le 24 juillet - sur laquelle il est certain de reconnaître la silhouette de sa cousine et ses deux enfants, à l’arrivée aux Canaries. “C’est elle sur la vidéo. Mais elle n’a pas appelé pour dire qu’elle était arrivée”.
Une attente qu’il vit comme une peine suspendue, “Je voudrais connaître la réalité. Si elle est en vie, ou si elle est morte. Certes, si elle est morte, ça va me faire mal. Mais je veux savoir. » Il s’autorise pourtant à espérer - même le pire, pourvu qu’il soit concret. “J’aimerais qu’elle soit en prison. Parce qu’elle finira par sortir. Elle n’a pas tué, elle n’a pas violé. Elle a juste pris la pirogue. Et l’océan, c’est pour tout le monde.” L’attente prend parfois la forme d’un fantasme. Souvent, celle d’un besoin vital. « Je peux rester derrière ma porte toute une journée, et penser qu’elle va revenir aujourd’hui. Qu’elle va réapparaître quelque part.”
Le 4 janvier dernier - 6 mois après la disparition de sa cousine - Amadou s’est marié. Dans l’intimité de ce jour important, il s’est surpris à attendre un signe. Alors ce jour-là, il a gardé son téléphone près de lui. Juste au cas où.
*SOS Immigration Maghreb : agir face aux disparitions
Basée à Nouakchott, l’association SOS Immigration Maghreb est née de la douleur partagée par les familles de migrants portés disparus lors de leur traversée vers l’Europe. Fondée par des parents de victimes, elle a été officiellement reconnue en Mauritanie le 11 décembre 2024. Elle compte aujourd’hui environ 300 membres, majoritairement originaires de Mauritanie, mais aussi du Sénégal et du Mali.
L’association agit sur trois fronts. La recherche des disparus, la sensibilisation aux risques de la migration clandestine, et le soutien psychologique aux familles. Ses membres mettent la lumière sur les disparitions, en menant des recherches et en documentant les cas. Au-delà de l’enquête, SOS Immigration Maghreb est surtout un espace de soutien psychologique, un lieu où les familles peuvent se rencontrer, échanger. L’associationmilite pour la création d’emplois locaux afin de limiter les départs.