• Enquête

Mauritanie : les "passeurs Facebook", quand les réseaux clandestins s'ubérisent

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La traversée de l’Atlantique commence souvent sur les réseaux sociaux, devenus le mode de recrutement préféré des passeurs de migrants. Un service spécialisé, soutenu par des experts espagnols, mène la traque en ligne. 

"Convoi prêt entre la Mauritanie et l’Espagne. Rendez-vous à Nouadhibou. Contactez-moi sur WhatsApp si intéressés." Ce message est typique de ceux régulièrement postés sur les groupes Facebook dédiés à la migration entre la Mauritanie et les Canaries. Contacté sous une fausse identité, un profil qui se présente comme passeur propose la traversée Nouadhibou-Canaries à 1 200 euros. Prière de se présenter au point de rendez-vous trois jours à l’avance : les passeurs se donnent le temps de faire le plein de passagers avant d’embarquer.

 

"Ça m’arrive souvent d’utiliser les réseaux sociaux pour un premier contact avec les passeurs, confie Abdoulaye Diallo, un migrant guinéen résidant à Nouakchott. C’est souvent Facebook et surtout WhatsApp qui sont privilégiés pour communiquerEn particulier WhatsApp, puisque les messages sont cryptés." La migration se numérise également sur TikTok. Des comptes y informent de l’arrivée et des départs de bateaux. Dans les commentaires, certains profils demandent des nouvelles de proches partis il y a plusieurs semaines. D’autres rendent compte des arrestations opérées par les autorités mauritaniennes, vidéos à l’appui. Pour autant, la plateforme chinoise est peu utilisée pour les contacts, du fait de son système de messagerie qui oblige les deux utilisateurs à s’abonner mutuellement. 

Sur les réseaux sociaux, les candidatures à la traversée sont légion. Les passeurs de migrants utilisent les plateformes numériques pour organiser leurs réseaux.
“Main dans la main avec les Espagnols”

 

L’implantation des réseaux de passeurs sur les plateformes numériques n’a pas manqué d’ attirer l’attention des autorités. "Je travaille sous une fausse identité et je traque les réseaux de migrants, explique Ibrahim*, agent de la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) mauritanienne, en poste à la cellule pour l’immigration. On travaille main dans la main avec les Espagnols, qui nous forment à l’utilisation des réseaux sociaux. A chaque fois que j’ai des informations, j’envoie mes analyses de surveillance à Madrid." Cette collaboration fait partie de l’accord entre la Mauritanie et l’Union européenne signé en mars 2024, qui vise à freiner les départs illégaux vers l’Europe.

 

Le travail d’Ibrahim consiste à se créer une “légende”, une couverture de clandestin sur le net, et à contacter les passeurs. "Dernièrement, j’ai réalisé un joli coup de filet. J’ai commenté la page Facebook d’un passeur, il m’a répondu presque immédiatement, raconte-t-il. Il m’a donné rendez-vous dans un entrepôt de Nouakchott, au dispensaire d’El Mina, là où les passagers étaient réunis avant le départ." Ibrahim n’est pas venu seul. Trois policiers de l’Office des Migrants l’accompagnaient. Habillé en clandestin, il s’est présenté dans l’entrepôt où se trouvaient déjà une dizaine de personnes et le passeur. "Dès qu’il a eu le dos tourné, j’ai fait un signe aux policiers pour qu’ils l’arrêtent. Ils l’ont neutralisé rapidement et menotté." Le passeur a écopé de deux ans de prison. 

 

"On a le matériel mais on manque d’expertise"

 

Évoquant  le tournant répressif opéré par le gouvernement mauritanien ces derniers mois, Ibrahim s’inquiète des limites de son service. "On a le matériel mais on manque encore d’expertise. Heureusement que les Espagnols nous aident, confie-t-il. 

"C’est souvent Facebook et surtout WhatsApp qui sont privilégiés pour communiquer

En particulier WhatsApp, puisque les messages sont cryptés."

 

Il faut prendre le temps de faire le tri entre les vrais passeurs et ceux qui se présentent comme tels mais ne sont en fait que des escrocs. Souvent, ces derniers indiquent qu’ils ont un membre de leur famille en Espagne ou au Portugal. Le migrant vire l’argent, puis plus de nouvelles." 

Aujourd’hui, un simple "bonjour" sur Facebook suffit à engager la conversation avec un passeur. Sur WhatsApp, tout est permis, du fait des messages cryptés. L’entreprise Meta, propriétaire des deux plateformes, assure dans ses conditions d’utilisation que le groupe oblige les utilisateurs "à ne pas partager de contenu illégal, ne pas s’impliquer dans de telles activités, ne pas organiser de trafic d’êtres humains ", et assure "exclure les comptes signalés". Pourtant, les “passeurs Facebook” continuent de prospérer. 

 

*prénom modifié pour préserver l’anonymat du témoin

 

Emilien HOSTYN, Souleymane DJIGO