À Nouakchott, les pêcheurs sénégalais subissent de plein fouet la campagne d’expulsion des sans papiers menée par les autorités mauritaniens depuis le début de l’année. Sur les quais, les arrestations s’enchaînent, ciblant une communauté installée sur place depuis des décennies.
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- Reportage
Les pêcheurs sénégalais pris dans les filets de la répression migratoire
Sur les eaux turquoises de l’Atlantique flotte un drapeau rouge vif, secoué par les rafales. “L’océan est furieux depuis plusieurs jours” souffle Ousmane*, doyen des pêcheurs sénégalais. “Il ne devrait pas y avoir de pirogues sous ces vagues-là…” marmonne-t-il, inquiet, face à l’horizon tacheté de longues barques colorées. Ces derniers mois, une autre tempête a soufflé sur le port de Nouakchott, celle des rafles policières. Ancien pêcheur, désormais “capitaine à terre”, il ne peut parcourir plus de quelques mètres sans qu’on l’interpelle. En une vingtaine de minutes sur la plage, il serre le double de mains. Salutations, plaisanteries, ou appels à l’aide.
Depuis février, le port de pêche de la capitale est devenu la cible des forces de l’ordre. Ces dernières multiplient les arrestations de pêcheurs au statut irrégulier sur les 718 kilomètres de côte mauritanienne. Selon un rapport de la commission parlementaire, plus de 400 sénégalais sont actuellement détenus en Mauritanie, dont une majorité de pêcheurs.
“Ils arrêtent brutalement des enfants devant leurs familles”, témoigne amèrement M. Fall “Les détenus sont gardés 10 à 15 jours dans des conditions inhumaines, à même le sol, sans nourriture ni toilettes. “Ils nous attendent sur le quai, parfois directement sur les pirogues”, raconte Modou Fall, président de la communauté sénégalaise en Mauritanie. Les policiers demandent alors une myriade de documents, dont un contrat de travail. Seulement, “il n'y en a presque pas dans la pêche artisanale”, constate Ousmane*.
“Conditions inhumaines”
Depuis les années 60, des familles sénégalaises ont investi le secteur de la pêche, en crise dans leur pays. Pères, fils, oncles et cousins partent cinq à quinze jours sur une large pirogue. A leur retour, ils sont accueillis par leurs femmes, en charge de la vente. L’océan, autrefois seul arbitre de leur sort, a laissé place à une autre vague, silencieuse, et bien plus cruelle.
“Ils arrêtent brutalement des enfants devant leurs familles”, témoigne amèrement M. Fall “Les détenus sont gardés 10 à 15 jours dans des conditions inhumaines, à même le sol, sans nourriture ni toilettes. Puis c'est le retour à la frontière, et l’interdiction de revenir pendant plusieurs années. Même pour ceux qui ont toujours habité ici. Avec les empreintes, ils sont fichés, et c’est fini.”. Sur une vidéo qui lui a été envoyée, deux adolescents à l’arrière d’une camionnette se sont fait arrêter. “Ils sont venus les taper devant leurs parents, à la mosquée”, s’indigne le représentant de la communauté.
Un avenir en eaux troubles
Depuis leur minuscule local avec vue sur l’océan, les doyens se réunissent, usés. Avec leur ancienneté et contre quelques billets, ils arrivent parfois à négocier une remise en liberté.
“Ce n’est pas tenable, on ne pourra pas payer pour tout le monde”, lance Bassirou*, assis sur son tapis de prière. “De toute façon, ça va bientôt prendre fin, la Mauritanie ne peut pas aller sans le Sénégal”, termine-t-il dans un sourire fatigué, qu’éclaire brièvement l’éclat métallique de sa dent en argent.
En l’espace de 45 jours, les autorités sénégalaises se sont rendues deux fois en Mauritanie, sous la pression des syndicats de pêcheurs. Sur le port, Ousmane* regarde l’horizon. Son fils prendra bientôt la mer. Au loin, le drapeau rouge flotte encore, mais l’accalmie est attendue dans les prochains jours.