• Reportage

Le procès d’une vie marquée par l’inceste

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Devant le tribunal correctionnel de Marseille ce mercredi 21 janvier, Sylvie F. a partagé son chemin vers la reconstruction après avoir été agressée sexuellement par son oncle. Après plusieurs années de combat judiciaire, son agresseur a enfin été condamné.

« Il avait un total contrôle sur moi » confie Sylvie F., devant la cour, cachée derrière ses cheveux bruns, coupés au niveau des épaules. Dans les années 1980, alors que Luc V. se rendait chaque week-end chez sa sœur pour le dîner, sa nièce, Sylvie F., l’accuse de l’avoir violée alors qu’elle n’a que cinq ans. Après plus d’un an de silence, la jeune fille a réussi à en parler à ses parents, qui ont immédiatement coupé contact avec son agresseur. « Ma mère n’a pas porté plainte à l’époque, car les plaintes pour inceste n’étaient pas aussi courantes qu’aujourd’hui. J’ai trouvé la force de porter plainte des années plus tard », explique-t-elle, aujourd’hui âgée de 40 ans, devant une salle d’audience bouleversée. 

 

Crâne dégarni, silhouette voûtée, Luc V. s’avance prudemment à la barre des prévenus. « Je ne sais pas pourquoi, j’ai fait le foufou à l’époque » tente-t-il de se défendre à voix basse. Bien que les faits remontent à plus de 40 ans, le septuagénaire « semble faire preuve d’amnésie sélective », remarque la procureure de la République, avant de renchérir : « On peut oublier les faits du quotidien, mais pas ce genre de gestes envers un enfant ». Une défense d’autant plus difficile à entendre que l’homme a déjà été condamné, au début des années 2000, à deux ans de prison pour le viol de sa belle-fille.

 

Des séquelles qui traversent le temps  

« J’attendais cet événement depuis des années », explique Sylvie F., d’un ton assuré. Devant les regards humides de sa sœur et de sa mère, elle raconte les difficultés de son quotidien et ses allers-retours en soins psychiatriques depuis son agression : « Je regarde ma vie et je pense qu’il doit avoir une meilleure vie que la mienne. Je pleure tout le temps, je ne vois plus mes amis ». 

Pour accélérer le traitement de l’affaire devant la justice, Sylvie F. a dû se résoudre à accepter la requalification des faits en agressions sexuelles, afin qu’il soit jugé par le tribunal correctionnel. Une procédure qui réduit la peine encourue par l’agresseur, ce qui influence directement la prévention de la récidive et la manière dont les victimes vivent leur parcours judiciaire.

 

L’ombre de l’inceste sur les proches 

 

« Mes enfants subissent mon état et mon mariage est un échec. Je suis en instance de divorce car mon mari ne comprend pas pourquoi je souffre encore après toutes ces années. On ne parle pas assez des victimes collatérales de l’inceste », déplore la victime, qui dresse un sombre bilan de sa vie, avant que la présidente du tribunal n’oppose une autre lecture : « Nous pouvons tous souligner votre courage de vous tenir aujourd’hui devant cette assemblée et face à votre agresseur ».

 

Après plus de cinq heures d'audience, le courage dont à fait preuve Sylvie F. a été reconnu. Luc V. a été condamné à cinq ans de prison, dont trois avec sursis probatoire, assortis d’une injonction de suivi psychologique. Une décision dont Sylvie F. « ne pouvait pas rêver mieux ». La procureure salue de son côté une décision « protectrice pour la société », rappelant que l’agresseur est grand-père de huit petits-enfants.

 

Salomé CURTIL-ROMAND

Une prise en charge judiciaire faillible

Bien que l’ère MeToo ait apporté certaines avancées encourageantes en matière de libération de la parole des victimes, le tabou autour de l’inceste continue de briser des vies.

 

Cette affaire fait écho à de nombreux autres cas en France. L’inceste a un double poids : celui de l’agression elle-même et celui du secret familial qui rend la dénonciation particulièrement difficile. Selon une enquête Ipsos de 2020, un Français sur dix déclare avoir été victime d’agressions sexuelles dans l’enfance par un membre de sa famille, soit environ 6,7 millions de personnes. D’après le ministère de la Justice, seule une plainte sur six pour viol ou agression sexuelle sur mineur aboutit à une condamnation et une sur dix en cas d’inceste. Dans les rares cas où les procédures pénales pour inceste aboutissent, 54 % des victimes estiment que celles-ci ont eu un impact négatif sur leur vie, selon le rapport public de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE), publié en 2023. Depuis le mouvement #MeToo, plusieurs instances indépendantes ont proposé un plan de lutte contre l’inceste. La CIIVISE a notamment publié en 2023 plus de 80 mesures, allant du repérage des victimes au traitement judiciaire des affaires, sans que leurs recommandations n’aient été mises en œuvre.

 

S. C-R