• Enquête

« Le promoteur, on l'appelait le proxénète », quand le business des boîtes flirte avec l’exploitation 

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De Paris à Marseille, en passant par Saint-Tropez, les boîtes de nuit payent des promoteurs chargés de recruter des filles jeunes et jolies, désireuses de sortir à moindre coût. Placées sur les tables les plus en vue, leur rôle, bien qu’informel, ne dupe personne : pousser les hommes à la consommation. Un mécanisme de racolage commercial aux accents médiévaux où la beauté devient un fonds de commerce et où l’objectification des femmes règne en maître.  
 

3h30 du matin, une musique de David Guetta résonne dans les enceintes, presque électrisante. Les basses font vibrer les murs, le plafond bas pèse sur les têtes. Les stroboscopes découpent l’obscurité en une multitude d’éclats colorés. L’odeur de cigarette se mêle aux effluves d’alcool, de sueur et de parfum coûteux. Dans le carré V.I.P, une douzaine de filles trinquent en riant, perchées sur des talons aiguilles. À droite du DJ, un homme s’empare du micro, le doigt pointé vers elles : « Regardez les chiennes que je vous ai ramenées ! ». 

 

Une scène répugnante de misogynie qui ne semble pas interpeller les noctambules de la soirée.  Le champagne continue de couler à flots, les lumières de danser sur les murs, et les filles concernées de se déhancher.

 

Une mécanique bien huilée

 

Dans cet établissement marseillais, les « soirées promoteurs » sont courantes. Importée des États-Unis, la pratique se multiplie en France. Les promoteurs, bien souvent des hommes, parfois des femmes, sillonnent les bars et écument Instagram à la recherche de jeunes filles fêtardes (et fauchées). Souvent jeunes, parfois trop, celles-ci peuvent par ce biais sortir et consommer sans rien dépenser. 

 

« Hey comment ça va ! Je suis promoteur sur Paris 🪩 Je te propose une table ce vendredi et samedi à l’aquarium. C’est la meilleure boîte de Paris pour faire la fête avec tes copines. Entrée, alcool et carré VIP sont totalement gratuits ✨ Si tu es intéressée n’hésite pas à me contacter ! » Des messages envoyés en masse à des profils soigneusement choisis. L’objectif de ces promoteurs ? Remplir le quota de filles nécessaire pour empocher leur cachet.  

 

21h30. Emma est habituée de ce genre de soirée, étudiante en droit de 19 ans, elle l’avoue, elle ne pourrait pas se permettre de sortir autant sans ce système. Une main occupée à augmenter le volume de l’enceinte, l’autre remplit généreusement un verre de vodka bon marché, elle sourit : « En before, on ne boit pas pour faire dans la dentelle ». Avant chaque sortie, le même rituel. Ses amies la rejoignent dans son étroit studio pour une séance maquillage, coiffure et habillage. Le tout en commençant à boire « pour ne pas arriver sobre » précise-t-elle.

 

« La plupart du temps, on sait très bien que c'est pour faire vitrine les soirées promotrices. Donc forcément, quand on y va, c'est toujours des belles tenues, des trucs soit assez courts, soit décolletés. On ne va pas en boîte, en table promotrice, comme on va en boîte normale. Par exemple, les baskets, il faut éviter, les talons, c'est le minimum » lâche Emma en remontant la fermeture éclair de son mini-short à paillettes. 

 

« Le promoteur a refusé ma copine car elle ne faisait pas 1,70m »

 

Dans le monde du promoting de soirée, les critères de sélection sont ultra-sélect. Pour faire partie des « élues » autorisées à festoyer gratuitement, entrer dans les standards de beauté occidentaux est indispensable. Lisa en est témoin : « Une promotrice m’a contacté sur Instagram, j’étais avec une amie et on voulait sortir donc je lui ai répondu. J’ai dû envoyer l’Instagram de mon amie et on a aussi dû envoyer des photos de nous en pied, de notre visage, de profil, sans maquillage… finalement le promoteur a refusé ma copine car elle ne faisait pas 1,70m… » Désillusions. 

 

Minuit 30. Emma et ses amies entrent dans la discothèque. « Emma, on est sur liste » indique-t-elle à l’hôtesse postée à l’entrée. Le carré V.I.P est quasi-vide. Normal, les filles sont là pour le remplir, avant même l’arrivée de la plupart des clients. 

« je gagne 10 à 20 euros par fille que je ramène. » 

Mathis, leur promoteur les escorte. Celui-ci est lié à la boîte par un contrat. Ce n’est pas le cas de tous : « Moi, c’est mon manager qui a le contrat avec la boîte, c’est lui qui a le cachet. Pour l’aider à remplir le quota de filles qu'il lui faut, il recrute des personnes comme moi qui sommes payées à la commission. En général, je gagne 10 à 20 euros par fille que je ramène. » raconte Justine, promotrice à Paris.  

 

 

TémoignageEmma.wav
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À peine installée, Emma s’empare d’une coupe posée sur la table. Le bouchon de la bouteille de Dom Pérignon saute. Première tournée. Le début d’une longue série.

 

« Il (le promoteur) t’incite un peu à boire, il te ressert toujours ton verre, il te les dose comme jamais, et même toi, tu te dis c’est gratuit donc tu bois forcément plus que d’habitude » raconte Léna, ancienne habituée de ce type de soirée.

 

Officiellement, les jeunes femmes ne sont tenues qu’à une seule règle : rester à la table qui leur est imposée. Officieusement, « Notre rôle principal, c’est vraiment de s'entendre avec les hommes, en tant que femmes, pour les pousser à la consommation, qu'ils fassent la fête avec nous, qu'ils soient contents de leur soirée. » spécifie Emma. 


 

« Un monde dirigé par des hommes et pour des hommes mais qui repose sur les femmes » 
 

Consciente d’être utilisée comme un appât, elle ajoute sans naïveté : « Pour les gérants, la soirée type d'un homme qui va être content et qui va dépenser de l'argent, c'est les femmes, l'alcool, la fête. En boîte, l’alcool et la fête c’est bon. Les femmes, c’est nous. » 

 

Dans cette économie archaïque, la marchandisation du corps féminin frise l’exploitation : « Les femmes ont toujours une capacité d’agir, mais elles sont exploitées au sens structurel le plus basique, tel que Marx définirait l’exploitation. Les hommes occupent une meilleure position structurelle, en tant que détenteurs du capital, et tirent profit de la beauté des femmes. Les femmes ajoutent énormément de valeur à ces espaces (les boîtes de nuit) : c’est une industrie mondiale qui génère des milliards de dollars (…) Les femmes génèrent énormément d’argent qui revient de manière disproportionnée aux hommes. » explique Ashley Mears, sociologue américaine, autrice de « Very Important People ».  

 

Au cœur de cet univers baigné de paillettes, de champagne et de luxe, la banalisation des agressions sexuelles est commune. « Lorsque vous avez de jeunes femmes entourées d’hommes plus âgés, avec de l’alcool, toutes les conditions sont réunies pour que des abus puissent se produire » pointe Ashley Mears. Ce terrain fertile pour les violences sexistes et sexuelles s’explique aussi car les femmes sont la partie la plus vulnérable de cette économie : « elles sont souvent seules, sans leur famille, leurs amis ou leur réseau de soutien. Les promoteurs les emmènent souvent dans des lieux qu’elles ne connaissent pas, où elles n’ont peut-être pas d’argent, pas de moyen de rentrer. Les femmes sont dans une position plus faible que les hommes. » 

 

Derrière cette industrie un paradoxe demeure. Les femmes exploitées ont un sentiment de tirer profit de la faiblesse masculine, presque une sorte d’empowerment, tandis que les hommes ont l’impression de pouvoir les acheter à coups de dépenses ostentatoires et d’alcool. En réalité, ce sont bien les hommes qui détiennent le pouvoir, l’autrice de V.I.P le rappelle : « L’industrie de la nightlife est un monde dirigé par des hommes et pour des hommes mais qui repose sur les femmes ». 

 

Une paupérisation de la pratique 

 

D’abord utilisé pour valoriser l’élégance et le prestige d’un établissement, le promoting de soirée tend à s’exporter dans les clubs moins haut de gamme. Avec cette paupérisation de la pratique : la chosification des femmes se fait plus ostensible, moins occulte : « Le promoteur, ça l'apelait le proxénète » raconte Emma. 

« c’est limite de la prostitution moderne »

Et pour cause, sur son compte Instagram, les photos de femmes dénudées pleuvent, dans des positions suggestives presque sexuelles, insistant davantage sur les courbes que sur les visages. « C'est à partir de ce moment-là que ça m'a vraiment choquée. Là, on se sentait vraiment objet. C'est quand même assez violent » souffle la jeune étudiante. « On était vraiment considérées comme des « chiennes » qu’on balance en pâture ». Avant de conclure : « c’est limite de la prostitution moderne ». 

 

Dans cette économie où la beauté sert de carburant au commerce nocturne, le promoting ne fait que reconduire, version luxe, une vieille histoire connue : celle où les corps féminins servent de monnaie d’échange. Une fois la fête finie, une vérité demeure : les femmes paient toujours, même quand elles ne sortent pas leur carte. 

 

Théa Achterfeld