• Reportage

« Redynamiser la vie sociale et commerciale » : le quartier des Crottes se refait une beauté

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Longtemps délaissé, le quartier des Crottes est aujourd’hui sujet à d’importants travaux d’aménagement. Une seconde vie pour ce petit noyau villageois autrefois un ancien quartier ouvrier et populaire, longtemps enclavé et pourtant doté d’une identité très forte. 

Une ligne de tramway comme ligne de démarcation. Ici, dans le 15ème arrondissement, le contraste est frappant. En traversant la très empruntée rue de Lyon, les voies ferrées de la ligne 3 menant à Gèze séparent deux mondes distincts. D’un côté, des grues, des bâtiments neufs et des chantiers à perte de vue, qui donnent l’impression d’un prolongement naturel du quartier de la Joliette. De l’autre, une succession de vitrines fermées, de rideaux métalliques… et presque rien d’autre à l’horizon. Presque, car si l’on s’immisce dans une des ses rues étroites, un petit village prend soudainement forme : les « Crottes ». Drôle de nom, n’est-ce pas ? « On ne choisit pas son logement en fonction du nom du quartier ! », s’amuse un habitant. L’important, c’est de s’y plaire. Son nom n’a d’ailleurs aucun rapport avec les défécations. Il se serait inspiré de l’ancienne auberge du quartier « La Crota », dérivée du provençal crota, la grotte ou la cavité. De quoi replacer l’histoire du lieu dans ses racines rurales, bien loin de la réputation parfois caricaturale des quartiers nord.

 

Dans ce noyau villageois un peu désert, les chats errants vous fixent tel un intrus. Le facteur, lui, est salué comme un vieil ami par les quelque 3 000 résidents, enclavés par les immenses tours qui les entourentUn cas loin d’être isolé à Marseille, collection de 111 villages rattrapés par la ville dans les années 60, quand il a fallu construire les cités pour les rapatriés d’Algérie. Une histoire qui place les Crottes dans les quartiers nord, sans y être totalement non plus. Un lieu paradisiaque pour les petites classes moyennes et les gens qui travaillent dans le centre-ville, qui profitent d’un accès pratique aux services de transports en communs et autres commodités, ainsi que de loyers généralement moins élevés. 

 

Pour autant, le quartier n’a pas été épargné par les problèmes des cités voisines. « Quand je suis arrivé, la drogue était à tous les coins de rue. Il y a même eu un mort sur la place devant l’église », raconte Chantal, arrivée il y a sept ans pour les études de son fils. Cigarette électronique à la bouche, cette femme de 57 ans a l’habitude de promener son chien autour du village, autrefois emparé par le trafic de drogue. « On voit quand même une grande différence aujourd’hui ! », se réjouit-elle. Les riverains vivent désormais dans un climat plus sécurisé et plus convivial. « Tout le monde se connaît ! C’est un quartier fermé qui a gardé son âme familiale », ajoute Chantal. 

 

Travaux et aménagements à venir  

 

Comme Chantal, beaucoup ont pu observer du changement dans le quartier prioritaire de la ville ces derniers mois. Jusqu’à la fin de l’année, Euroméditerranée s’est saisi de l’assainissement des rues Edgar-Quinet, Antoine-Donaz et d’une partie du boulevard Moncada. « Certains immeubles sont inhabitables en raison des soucis de réseaux d’évacuation des eaux usées, des plomberies et des systèmes électriques en sous-sol. On est obligé de régler ces problèmes, pour ensuite travailler plus sainement », explique Guillaume Kotz, directeur de l’aménagement chez Euroméditerranée. L’établissement public d’aménagement a investi près de 6,5 millions d’euros afin d’embellir et de « redynamiser la vie sociale et commerciale » du quartier à la demande des habitants. 

Les travaux gênent la circulation des riverains. © Arnaud MACHABERT

« On a fait une grande concertation sur ces projets en prenant en compte ce qu’ils nous ont dit », affirme Mélanie Le Bas, responsable de la médiation projet à Euroméditerranée. Chaque mercredi, tous les habitants sont invités au Fronton, proche du métro Gèze, un centre social occupé par l’association Banlieue Santé depuis avril 2025, à l’occasion d’un « café-chantier ». L’objectif : poser des questions et se tenir au courant des avancées des travaux. « On se déplace aussi dans les quartiers tous les quinze jours. On va à la rencontre des habitants pour recueillir leurs avis », explique-t-elle.

« On se sent plus écoutés qu’avant  », sourit Alia, mère de deux enfants déjà impatients de s’amuser sur les nouveaux espaces de jeux qui seront aménagés sur la place Moncada. Le père, lui, est ravi d’entendre qu’un terrain de pétanque et des bars pourraient s’installer au cœur du village. Pour l’heure, ce sont les engins de chantier qui animent le village depuis plusieurs mois. « Il va y avoir des grands trottoirs, des arbres, une super jolie place avec une fontaine, des bancs etc. C'est quelque chose qui est assez attendu. Mais cela perturbe aussi le quartier », reconnaît Mélanie Le Bas. 

 

Routes bloquées, pelleteuses et marteaux-piqueurs… « Si on veut que ça avance, que les choses bougent, on doit passer par là ! », s’exclame Chantal. Mais cette nuisance sonore n’est pas au goût d’Antoine, âgé de 73 ans. « C’est énervant ! Et je ne peux plus garer ma voiture devant chez moi », se plaint alors le septuagénaire. En effet, avec les travaux, une quarantaine de places de stationnement ont été supprimées dans un lieu déjà très prisé par les travailleurs marseillais. « Il y a pas mal de de gens qui se garent là pour prendre le métro mais qui n'habitent pas dans le quartier », explique encore Mélanie Le Bas. La responsable rappelle que la circulation, jugée trop dense et dangereuse, représente un enjeu important pour les habitants. Beaucoup d’usagers utilisent le village comme raccourci pour éviter les embouteillages de la rue de Lyon. Pour réduire la circulation, l’entrée sur l’avenue Félix Zoccola sera réservée aux piétons et sera abaissée à 20 km/h. 

Le quartier des Crottes face au projet d’urbanisme d'Euroméditerranée. © Arnaud MACHABERT

« Tout le monde se connaît ! C’est un quartier fermé qui a gardé son âme familiale »

 

Garder l’âme historique du quartier 

 

Reste une question, que restera-t-il de l’origine du village des Crottes après les travaux ? Quelques habitants craignent que les transformations effacent ce qui fait finalement son identité, c’est-à-dire l’héritage de son passé ouvrier. 

 

Depuis la fin du XXᵉ siècle, le quartier porte encore les traces du déclin industriel. À mesure que savonneries, usines et fabriques fermaient, les Crottes se sont vidées de leur activité, laissant derrière elles des friches béantes et des bâtiments peu à peu abandonnés. L’un des symboles de cette époque, la manufacture Moncada, bâtiment massif où travaillaient jadis des dizaines d’ouvriers, se dresse encore. Mais son destin, comme celui d’autres lieux emblématiques, est désormais scellé. Il deviendra un programme immobilier dans lequel quarante logements prendront place dans les murs de ce patrimoine industriel, réaménagé sous le nom de Hameau de la Tulipe. Un projet signé par l’architecte Bertrand Monchecourt, qui assure néanmoins vouloir « respecter l’esprit du bâtiment ».

 

En face, l’ancienne savonnerie s’apprête à accueillir un lieu culturel hybride, mêlant musée du street-art, ateliers de créateurs, école de hip-hop et grandes fresques urbaines. Juste à côté, la société Captown projette d’y ériger un hôtel lifestyle, entre auberge de jeunesse branchée et lieu de vie pour touristes. 

 

Les projets sautent ainsi d’une friche à l’autre. La vaste opération urbaine d'Euroméditerrannée, lancée au milieu des années 90, poursuit sa remontée vers le nord. Et il semble difficile d’imaginer que le quartier des Crottes ne soit pas un jour totalement absorbé par cette grande métropole en devenir.

 

Arnaud MACHABERT