Ces dernières années, une série de sites de rencontre “conservateurs” ont émergé, triant les profils par parti politique, revenu ou catégorie sociale. Immersion dans ces plateformes où la recherche de l'amour se mue en bastion d'une idéologie nationaliste et identitaire.
“Facho à la recherche de sa facho d’amour”, peut-on lire sous le profil Droite au cœur de Thomas, 26 ans. Ils sont à la recherche de “femmes de valeurs”, d’un foyer “aux traditions d’antan” ou encore de salaires à cinq chiffres. Bienvenue dans l’univers parallèle des sites de rencontre conservateurs. Là où l’algorithme trie les candidat.e.s selon le parti politique, la catégorie socioprofessionnelle ou le “sens de la patrie”. A la lisière des cercles identitaires militants, ils ont un objectif clair : s’aimer entre eux.
La plupart de ces sites ont vu le jour ou ont connu un regain de popularité dans les mois précédant la présidentielle de 2022, surfant sur une vague nationaliste et un climat politique tendu. Trois ans plus tard, plusieurs sont toujours actifs et continuent de tisser leur toile, discrètement mais sûrement, dans les marges numériques de la droite radicale.
L’amour est loin d’être aveugle
Le plus connu d’entre eux s’appelle Droite au Cœur. Une sorte de Tinder version catho-nationaliste. Il faut indiquer son bord politique dès l’inscription – un éventail politique qui s’étend de LR à Reconquête, sans même le parti macroniste.
“Pour que l’amour ne soit pas confisqué par des fanatiques”, peut-on lire en lettres capitales sous le logo bleu-blanc-rouge du site internet. Sa fondatrice, Stéphanie Deniel collectionne les interviews dans lesquelles elle vante les mérites de “la femme de droite”, présente sur son application : “Elle sait que le rempart contre la barbarie de certaines religions et le wokisme destructeur, ce sont les valeurs civilisationnelles de notre France judéo-chrétienne.” Le tout, popularisé par ses “frères d’armes”, comme l’influenceur d’extrême droite Yohan Pawer, fondateur du collectif Eros qui milite activement “contre les dérives LGBT et multiculturelles.”.
D’autres plateformes, moins frontales mais tout aussi sélectives, classent les prétendants par fiches de paie. Sur By Gentlemen, l'inscription pour les hommes est gratuite à condition de fournir ses trois dernières fiches de paie qui doivent être supérieures à 2000 euros. Pour les femmes, le tarif d'inscription varie en fonction du salaire du “gentleman”.
Dans la même veine, on retrouve Elite Rencontre, pour ceux qui souhaitent rencontrer des personnes ayant le même statut social qu’eux”. La plateforme sélectionne des célibataires à condition
qu’ils appartiennent aux “catégories socioprofessionnelles supérieures”, justificatifs à l’appui. Pour encore un peu plus d’informations intrusives, un “test de personnalité” est obligatoire à l’inscription. “Quelle est l’origine de la personne recherchée? A quel point êtes vous élégante ? A quelle religion êtes-vous affilié ?”.
Dans le même style, Le Rucher Patriote interroge ses futurs membres sur leur définition du patriotisme, leurs engagements et activités patriotes, ou ce qu’ils considèrent comme “défis prioritaires de la société actuelle”. Un site de “réseautage”, plus que de rencontre. Un mélange de petites annonces, de propositions d’ateliers de forge, d’apéros royalistes dans un joyeux entre-soi nationaliste, où on peut aussi, parfois, tomber amoureux.
Au niveau supérieur de l’entre-soi, on retrouve aussi “La Femme de ton Chef”… 312 profils d’hommes militaires ou anciens militaires, réservistes, membres des forces de l’ordre exposés sous forme de lettre pour la modique somme de 90 euros. Les femmes elles, – puisque l’inscription est gérée et hétérocentrée – payent 3 euros et 50 centimes pour pouvoir contacter celui qui leur a tapé dans l'œil.
Des prétendants d’un autre temps
Après plusieurs heures de swipe à gauche, divers portraits types se dessinent. D’abord, il y a les férus de l’armement. Beaucoup posent en tenue militaire, une arme à la main, mais aussi plusieurs civils tout sourire derrière un stand de tir. D’un autre côté, c’est le cortège des nostalgiques d’un autre temps. On y retrouve une flopée de biographies empreintes des codes de la théorie controversée de Samuel Huntington, sur le choc des civilisations. Comme Germain :
Après l’Antiquité, il y a les amoureux du Moyen Âge. “Plutôt royaliste que républicain, la république a détruit la France” affiche Pierrick, 27 ans. D’autres poussent encore plus loin, en s’affichant, tenue de chevalier sur le dos. Sur la tunique d’un jeune homme, on distingue clairement une Croix Pattée, peinte en rouge.
Ce symbole est l'un des insignes des Templiers, ordre religieux et militaire issu de la chevalerie chrétienne du Moyen Âge. L’affection identitaire aux Templiers et l’éloge des croisades catholiques au cœur de l’extrême droite sont bien connues. Et si certains se contentent d’un penchant pour ces périodes, d’autres préfèrent en porter les valeurs. Pour beaucoup sur la plateforme, aimer l’histoire, c’est l’occasion de réécrire le passé et légitimer un discours raciste, misogyne ou homophobe.
Sur Le Rucher Patriote, l’histoire aussi devient un ciment communautaire. Les membres ne se contentent pas de partager des valeurs ; ils partagent une vision du monde où le passé est sacralisé et où le présent est atteint de “maladies idéologiques”.
Quand l’amour appelle à la haine
Si ce n’est pas à travers les mots, ce sont les photos qui parlent pour eux. Certains profils affichent, sans modération de Droite au Cœur, des appartenances idéologiques illégales. Sur le gilet de moto de Seb, un patch “follow me brudahs i know da wae” en référence à un meme bien connu des sphères identitaires états-uniennes, en “moquerie” de l’accent jamaïcain.
De nombreux autres arborent des symboles historiques très en vogue chez les suprémacistes blancs, aujourd’hui utilisés pour se reconnaître entre partisans d’idéologies néo-nazies. Ici, triangles valknut et triquetra sont tatoués sur la poitrine de Nicolas, “militaire en devenir”.
Tomyfun est à la recherche de sa “petite facho d’amour”, car il en a “ras le bol de tomber sur des gauchos qui défendent les envahisseurs”. Pour cet électeur de Marine Le Pen, c’est le suprémacisme blanc qu’il met en avant pour pouvoir trouver l’amour.
Derrière la promesse d’un amour “de valeur”, ces sites cultivent surtout l’entre-soi idéologique, jusqu’à faire du couple une enclave politique et réactionnaire. Une fabrique du même, où racisme, misogynie et homophobie pullulent en toute impunité.