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- Reportage
Solitude des seniors : cohabitation intergénérationnelle et repas pour lutter contre l’isolement des personnes âgées
La pluie était annoncée. Pourtant, le soleil rayonne sur la Maison Manier, dans le 13ème arrondissement de Marseille. Dans la salle à manger, un air de repas de fête flotte au-dessus des seniors. Autour de la table, la solitude n’a pas sa place. Les assiettes sont soigneusement dressées, les verres parfaitement alignés. «L’objectif, c’est qu’ils se sentent comme chez leur famille» explique Julie Gruhier, responsable de la communication. Elle poursuit : «Comme on le dit ici : les fleurs avant le pain, c’est-à-dire offrir des repas, mais surtout bien le faire».
«Parfois les seuls mots qu’ils prononcent, c’est à la caisse du supermarché.»
Parmi les invités du jour, Gabrielle, 86 ans et de grands yeux bleus. Elle vient pour la deuxième fois. Ce qui l’intéresse ce n’est pas le repas. «Je viens plutôt pour être avec du monde». En retrait, elle est déçue d’être seule, elle qui pensait retrouver ses nouvelles copines. «Je pensais qu'Irma et Yvette seraient là, mais l’une est malade et l'autre était trop fatiguée pour venir».
Danielle, bénévole depuis 2017, tente la de rassurer : «Vous allez pouvoir vous faire d’autres amis.» Au détour d’une conversation, l’octogénaire se trouve justement un point commun avec Serge qui fêtera ses 72 ans dans quelques semaines : ils ont tous les deux vécu à Château-Gombert (13e), un quartier qui leur est cher. En face d’eux Jean-Louis à quant à lui 78 ans. Farceur dans l’âme, il ne peut s’empêcher quelques plaisanteries pour faire rire la galerie. «À Allauch, il faut absolument décrocher son téléphone !» s’esclaffe-t-il.
Tous les trois n’ont plus de contact avec leur famille. Des enfants décédés, des petits-enfants qu’ils n’ont pas vu depuis 15 ans, ou bien simplement aucun proche. Danielle ne peut que constater, «Certains d'entre eux sont complètement refermés. Ils peuvent passer des journées entières sans parler. Parfois les seuls mots qu’ils prononcent, c’est à la caisse du supermarché.»
Gabrielle, 86 ans, adore parler de son beau-fils, le cuisinier Paul Pairet, qu’elle ne voit qu'à de très rares occasions.
Une maison du bonheur face à la solitude
Tous ces seniors ont été signalés comme souffrant d’isolement social. «C’est-à-dire qu’ils leur manquent au moins le cercle familial et amical, raconte Anne Salvador, responsable de la Maison Manier. On parle même de mort sociale lorsqu’ils ne sont pas non plus dans un cercle associatif et de voisinage.» Selon le dernier baromètre de Petits Frères des Pauvres, ils sont près de deux millions à se trouver en situation d’isolement social et 750 000 ont même atteint le stade de mort sociale. Un chiffre en hausse de 40% par rapport à 2021.
À Marseille, la Maison Manier est devenue un havre de paix qui accueille les personnes âgées. «Aujourd’hui ce sont les seniors des quartiers nords de Marseille qui viennent manger», explique la responsable des lieux. Pour ces repas, les seniors sont accompagnés par les bénévoles, qui leur rendent visite plusieurs fois par semaine. «On a à chaque fois deux, trois bénévoles qui s’occupent de deux, trois séniors, continue Anne Salvador. L’objectif, c’est qu’ils puissent voir des visages différents mais qu’ils arrivent quand même à tisser des liens forts»
Jean-Louis, 78 ans, a le sourire aux lèvres. Dans l’Ehpad dans lequel il vit, il est placé en isolement pour des problèmes cognitifs.
Séniors et étudiants, sous le même toit
Tout comme Petits Frère des Pauvres, Ensemble2générations s’est donné pour mission de trouver des solutions à l’isolement des personnes âgées et cela, via la cohabitation intergénérationnelle. À Marseille, 66 binômes d’étudiants et de seniors vivent ensemble. «On a doublé nos contrats, par rapport à 2024» explique Bérénice de Foresta, secrétaire générale de la branche Sud de l’association. Elle précise : «Ici, c’est l’esprit de famille qui prime, donc on fait attention aux binômes que l’on crée».
«Il est devenu comme un grand-père pour moi»
Avec Dominique et Théotime, ils ont réussi à créer une famille. À 90 ans, Dominique perd sa femme, l’idée de rester seul lui parait insoutenable. «J’avais peur d’être isolé, je ne voulais pas laisser de place à la solitude. J’ai une grande famille mais ils ne sont pas à Marseille». En juin 2023, trois mois après la mort de son épouse, il accueille chez lui Théotime, étudiant en commerce. «C’est mes parents qui m’ont parlé d’Ensemble2générations, ils s’inquiétaient que je ne puisse pas finir les fins de mois».
Après deux ans et demi, leur colocation a pris fin, mais le lien qu’il a tissé avec Dominique est fort, «il est devenu comme un grand-père pour moi» explique le jeune homme. Pour le nonagénaire, l’évidence est là : « j’ai toujours vécu en communauté alors l’avoir avec moi ça me faisait du bien». À deux, ils se sont construit un quotidien. «Parfois, j’avais du monde à la maison et lui, il était au milieu de tout ça. Je l’attendais pour manger le soir et lorsqu’il me proposait de jouer aux dés, je n’hésitais pas à éteindre la télé» raconte Dominique.
Théotime a déménagé à Paris, mais le lien ne s'efface pas. «On reste en contact et on continue de beaucoup s’appeler». Convaincu par cette expérience, Dominique attend déjà sa nouvelle colocataire : «j’espère que ça se passera tout aussi bien».
Mélyne Hoffmann--Brienza